Par Catherine Verne - La grandeparade.fr/ Comme avec tout maître du suspense qui bluffe systématiquement, on entre dans le dernier roman de Stephen King à paraître chez Albin Michel un calepin et une loupe à la main, bien décidé à déjouer les tours de passe-passe qui font qu'on va se retrouver assez lamentablement une fois de plus accro à la lecture au point de négliger de se sustenter, d'honorer nos rendez-vous ou de courir vérifier si le petit neveu qu'on garde ce week-end respire encore. Facile pour commencer, il faut dire, car nous voilà frétillant de la lunette en ricanant "tu vas pas me la faire avec tes gros sabots" devant le premier personnage un peu typé "Frankenstein" qui montre son nez, en l'occurence un pasteur débonnaire débarquant dans le Maine où il subjuguera le héros par ses prouesses en électricité.
Jubilant, on a un tout petit peu envie de s'exclamer: "Mary Shelley, sors de ce corps! Est-ce que ce sont des choses qui se font, ça, à l'âge respectable qu'a atteint Stephen King franchement? Dépasser soixante ans pour réincarner une très imaginative jeune écrivain londonienne, préoccupée à 18 ans de cerner par quelle mécanique mystérieuse on fait les enfants, est-ce bien sérieux?" En même temps n'a-t-on pas lu quelque part que Stephen King nourrit précisément une perplexe anxiété vis-à-vis du monde des machines? Sauf qu' à y regarder de plus près, on ne saurait réduire "Revival" à un remake du Dr. Frankenstein, même si l'on repère chez le Révérend Charles Jacobs tous les attributs du savant fou féru d'électricité qui ne jure que par les innombrables démontrations courageuses de Benjamin Franklin sur la foudre, ou idolâtre le prodige Thomas Edison qui, à dix ans, reproduisait au sous-sol de la maison familiale transformé en laboratoire, des expériences de philosophie naturelle. En 2015, on attendait au moins que le méchant de l'histoire recoure au nucléaire, à la nanotechnique ou au cinquième élément, plutôt qu'à des trucs et astuces hérités de la manche de Robert-Houdin ou tirés de la physique amusante en six leçons. Bref, on est content: le King s'est loupé, il en faudra plus pour nous épater! Mais bon, c'est Stephen King tout de même. Calepin, loupe, fouille attentive...
On souligne alors, dubitatif, des pistes moins grossières, telle une leçon naturaliste de l'auteur sur la société des fourmis, assez abondamment illustrée tout au long du volume pour laisser penser à une lubie de sexagénaire désoeuvré au point de visionner en boucle les reportages animaliers du National Geographic. A moins, suppute-t-on, que l'allusion récurrente dans le récit aux hyménoptères ne constitue un indice fatal, à épingler pour ne pas se faire surprendre comme un bleu au détour d'une abrupte fin cauchemardesque. Donc on retient.
On retient aussi mult signes indiquant des pistes délicieusement glissantes, telle l'immersion en milieu junky ou dans la cour des miracles, grâce auxquelles on sent bien qu'il est question de vie ou de mort avec "Revival", ou peut-être d'un savant, et fou, mélange des deux... Le tout sur fond de musique rock'n roll mêlée à des chants méthodistes, King ayant fait le choix peu anodin de situer l'action dans le Maine, "terre d'élection de toutes les catastrophes" comme on sait depuis "Cujo" (Albin Michel, Paris 1982). Et de fait, la région est historiquement pétrie de tradition puritaine ainsi que de romanesque fantastique depuis Hawthorne et Lovecraft, autant de domaines familiers à l'auteur.
Ambiance claire comme de l'eau de roche si l'on met tous ces éléments bout à bout, non? Mais peine perdue: quelqu'averti qu'il soit, le lecteur se fait cueillir, frémissant devant l'adresse éclatante du King de l'épouvante distillée à dose experte, et sursautant à son coup de grâce final. Et on a beau jeu d'avoir brandi sa loupe et son calepin face à ce nouveau roman comme un crucifix en fanfaronnant "même pas peur", on s'arrangera pour ne pas dormir tout seul le soir de cette lecture horrifiante. Mieux: on ne dort pas! Enfin nous, on dit ça, on ne dit rien.. Maintenant, les bravaches, c'est à vous...!
Revival
Auteur : Stephen King
Editions : Albin Michel
Traduction: Nadine Gassie
En librairie le 1er octobre 2015
Prix : 23,50€
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