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Danse-Delhi : danse avec les morts

  • Écrit par Guillaume Chérel

la criéePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Danse-Delhi » est une pièce en sept actes (sept tableaux), sur le thème de la mort, mais aussi des mots, des idées sur la mort. On sent qu’elle a été écrite à voix haute, comme une partition musicale, par le surdoué russe (acteur-auteur dramaturge) Ivan Viripaev, qui connait la (sur)vie. Il a grandi dans un quartier difficile d’Irkoutsk (Sibérie) : « Le théâtre m’a sauvé de la criminalité », confesse-t-il. C’est sans doute ce qui a plu à Gaëlle Hermant, dans ce texte contemporain, ce côté brut de décoffrage, mais aussi romantique. Sa mise en scène se dessine devant, et derrière, du verre dépoli. Une scénographie dans laquelle les mots d’Ivan Viripaev s’emboîtent, s’enchevêtrent comme des poupées russes. Un travail d’orfèvre, avec une rythmique langagière et musicale qui va crescendo.

Nous sommes dans une salle d’attente, réservé aux familles, dans un hôpital de quartier.. Six personnages défilent et se rencontrent : une infirmière, Andreï, sa femme Olga, sa maîtresse Catherine, la mère de cette dernière et une femme âgée. Les êtres s’interpellent, se heurtent, se rejoignent, s’interrogent : « J’aimerais t’aider mais je ne sais pas quoi faire ? ». On vient d’annoncer la mort de la mère, du mari, de la femme. Qu’importe, c’est le rapport à la mort qui importe. Sur scène (le décor, sobre, est mis en valeur par des éclairages subtils et des jeux de transparences), le ballet des allers et venues est orchestré par une musicienne (le septième personnage, Viviane Hélary) que l’on aperçoit, tel un fantôme. Les sept variations (annoncées sur un tableau lumineux) sont autant de petites pièces dans la pièce.

Au fur et à mesure se dévoilent le caractère des personnages, et leurs états d’âme mouvants. Et pétaradants ! L’auteur est russe, ne l’oublions pas. Quand on pleure, on pleure, et quand on est triste on a envie de boire de l’alcool en riant. Chaque lever de rideau annonce la mort de l’un d’entre eux et chaque scène se referme sur la signature de l’acte de décès, apportée par une infirmière dont le rôle prend de plus en plus d’importance. Il et elles surtout – car il n’y a qu’un personnage masculin (Jules Garreau) – réagissent chacun.e à leur manière à l’annonce de la mort. La fille ne ressent rien mais elle en veut à sa mère. La mère en veut à sa fille mais l’aime quand même, etc… Il est surtout question d’amour, en fait. Et de culpabilité. De danse aussi, dont il est beaucoup question mais qu’on ne voit jamais (ainsi le public peut l’imaginer) décrite comme pouvant rendre beau l’horreur (les traits d’humour noir sur la Shoah reviennent de manière récurrente, mais il aurait tout aussi bien être question des crimes staliniens et des goulags).

Il y a des gimmicks, des ritournelles qui reviennent inlassablement à propos des condoléances. Personne ne sait quoi dire, du coup tout le monde dit la même chose.

Nous assistons alors à une polyphonie qui nous donne à réfléchir sur notre rapport à la mort (donc à la vie, aux mensonges, aux hypocrisies). Mais surtout à la nôtre. Inimaginable. Incompréhensible. « Danse Dehli » est un mélodrame, tout autant qu’une comédie, pleine de cynisme et d’empathie, de réel et d’illusion. La compagnie DET KAIZEN donne à voir, et à entendre, une chorégraphie de mots, et de vies, gravées dans le mouvement des corps. Le genre de pièce qui interpelle tour à tour l’intellect et l’instinct animal. Comment transformer la douleur en art ? Comment trouver de la beauté dans la misère humaine ? Comment un état de choc peut-il transformer des hommes et de femmes ? Il faut voir « Danse Delhi » pour comprendre. Ou pas.

« Danse Delhi », pièce en sept actes
Texte : Ivan Viripaev
Mise en scène : Gaëlle Hemant, compagnie Det Kaizen
Avec Christine Brücher, Manon Clavel, Jules Garreau, Kyra Krasnianksy, Marie Kauffmann, Laurence Roy et la musicienne Viviane Hélary.
Scénographie : Margot Clavières
Lumière, régie générale et participation au décor : Benoît Laurent
Régisseur son : William Leveugle
Costumes : Noé Quilichini
Traduction du russe en français : Tania Moguilevkaia et Gilles Morel.

Dates et lieux des représentations :
- Jusqu’au 20/01/22 à La Criée - Marseille - Tel. +33 (0)4 91 54 70 54
- Du mar. 14/06/22 au mer. 15/06/22 - Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines - Tel. +33 (0)1 30 96 99 00

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