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« Bartleby & moi » : Gay Talese, le dernier des Mohicans

  • Écrit par : Guillaume Chérel

bartlebyPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Du haut de ses 94 ans, le new-yorkais Gay Talese est le dernier représentant d’une presse qui avait les moyens de laisser le temps (d’écrire) à des auteurs tels Tom Wolfe - à qui il ressemble pour son élégance dandy – et Hunter Thompson, éloigné de lui pour son extravagance, voire sa folie.

Tout le contraire chez l’auteur de « Bartleby & Moi », qui symbolise parfaitement la mince frontière entre l’écriture romanesque et le journalisme, quand le talent (et la force de travail, la persévérance) est au rendez-vous.

Pour rappel, le tire est inspiré de la fameuse nouvelle d`Herman Melville « Bartleby le scribe », modeste bureaucrate qui décrète, un jour, qu’il « préférait ne pas » (I would prefer not, en anglais) exécuter une tache que lui a demandé son patron. Lequel est déstabilisé car c’est dit sans colère, et que ça vient d’un employé presque transparent, qui ne posait aucun problème jusque-là. C’est l’angle d’attaque, l’accroche, comme dit dans le jargon, trouvé par Talese pour démarrer ce recueil de souvenir du métier : « "New York est la ville des choses qu`on ne remarque jamais », écrivait-il, il y a près de soixante ans. Au début de sa carrière, plutôt que de courir après le scoop, il s’intéresse aux hommes (rares sont les femmes) sans qui rien ne serait possible (correcteurs, chroniqueurs de nécrologie, techniciens, etc…).

Il passera sa carrière à célébrer les humbles et les invisibles, que la plupart de ses confrères ne pouvaient même pas mépriser, puisqu’ils ne les voyaient pas. Grâce à Talese tous ces personnages secondaires, méprisés, ont d’autant mieux raconté l`histoire épique de cette ville lumière, où tout est cliquant (il fallait penser à chercher l’homme qui provoquait la fumée sortant de la pub du cowboy Marlboro à Times Square). Bref, Gay Talese est devenu le chantre de ceux que l`Amérique avait effacés, comme ce médecin de soixante-six ans, nommé Nicholas Bartha, qui s’est suicidé en se faisant exploser dans l’immeuble de plusieurs étages qu’il occupait seul, abandonné par sa famille et ses amis, au numéro 34 de la 62e rue, entre Madison et Park. Talese a passé dix-sept années de sa vie à marcher le long de ce terrain vague de New York, emblématique du passé des vaincus du système américain, basé sur deux injonctions : marche ou crève.

Pour ce faire, il est remonté jusqu’à la haute société, d`immigrants ambitieux des années 1930, de financiers russes et même d`une société secrète issue de de la guerre d`Indépendance. Cette enquête détaillée, qui clôt l’ouvrage, sent le fond de tiroir. La vraie perle, c’est le récit de sa tentative d’interview de Frank Sinatra, alors au sommet de sa gloire, pour le magazine Esquire. Intitulé « Dans l’ombre de Sinatra », ce renard de Talese raconte les coulisses de sa traque, entre Los Angeles et Las Vegas, principalement, alors qu’il a le temps (ça va prendre un bon mois) et l’argent. Le problème, c’est que Sinatra a un rhume… Qui va durer, durer. En réalité, il veut éviter de parler de ses amitiés avec la mafia et ses séparations amoureuses (Ava Gardner, Mia Farrow).

Publié en 1966, « Sinatra a un rhume » est le plus représentatif des reportages de journalisme littéraire. Ou comment, avec de la patience (il récolte les témoignages de l’entourage plus ou moins proche, et plus ou moins connus) et du talent (son écriture est précise, élégante, parfaitement traduite par Michel Cordillot, loin de la fièvre Gonzo du dingo Hunter S. Thompson), on arrive à pondre un article d’une vingtaine de feuillets qui en disent plus sur le crooner (My Way, etc) que s’il avait répondu au rédacteur, aves des phrases toutes faites, à des questions préparées. Un masterclass du plus classe des journalistes-écrivains newyorkais encore vivant, dont ont aura bientôt des nouvelles, puisqu’il va bientôt publier le journal intime de son long mariage « compliqué » avec Nan, A. Talese.

Bartleby & moi
Editions du Sous-Sol
Auteur :  Gay Talese
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Cordillot
300 pages 
Prix : 24, 50 €
Parution : 6 novembre 2025


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