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Novecento : Perdants célestes

  • Écrit par Christian Kazandjian

novecentoPar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Naviguant entre beautés et noirceur de l’existence, Novecento : pianiste est un chant à l’amour et à l’art.

Un homme, assis sur une caisse. Il jette au loin son manteau en poil de chameau, usé, maculé. Il se redresse, porte en bouche une flasque de raide ; le voilà redevenu Tim Tooney, le trompettiste qu’il fut, il y a longtemps sur le Virginian, un paquebot de croisière. Il évoque, sanglots dans la voix, son compagnon d’orchestre, un génie du piano : Danny Boodman T.D. Lemon Novecento. Danny Booman du nom du grand marin nègre qui l’a adopté après que des passagers pauvres l’eurent abandonné avant d’accoster aux Etats-Unis, terre de tous les espoirs pour les migrants ; T.D. comme un cadeau de dieu ; Lemon, car né dans une caisse ayant contenu des citrons ; Novecento, parce que débutait l’an de grâce 1900, novecento en italien. Qui apprit à l’enfant à jouer du piano ? Nul ne sait. A huit ans, il était déjà un virtuose dont les doigts coulaient sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches de l’instrument, comme les ailes d’un papillon. Après avoir joué, avec l’orchestre, des standards pour les passagers de première, Novecento descendait dans la tripe du navire, vers les troisièmes classes occupées par les migrants pauvres. Il improvisait alors, composant des mélodies inouïes, une musique qu’on qualifierait de divine, venue d’ailleurs, de nulle part. Novecento vivra, jouera, pendant trente-trois ans sur le paquebot, sans jamais descendre à terre, passager clandestin de l’existence. Sa sensibilité l’amènera à pouvoir voyager dans sa tête, à voir les villes, les contrées inconnues avec une précision d’arpenteur. Magie, folie ? Nul n’aurait su le définir, pas même son seul ami le trompettiste Tim Tooney avec lequel il partagea scène et aléas sept années durant.

L’émotion en musique

Novecento ; pianiste, monologue écrit par Alessandro Barricco et publié en Italie en 1994, fut traduit en français par Françoise Brun. Il revêt l’aspect d’un conte, de ceux qui ne réclament qu’une seule voix pour captiver l’assistance. D’une beauté fulgurante, le texte traverse des zones de turbulence, de calme, pareilles aux humeurs de l’océan. Trivial parfois quand il met en scène marins et passagers, poétique toujours, Novecento : pianiste distille l’émotion comme une symphonie. On fond de plaisir à l’écoute d’anecdotes comme celle du député quittant les première classe pour aller dans les cales écouter le piano magique, et qu’il faut faire descendre, de force, à terre ; ou à la description de la scène d’anthologie du duel de piano entre Novecento et Jelly Roll Morton, se prétendant « l’inventeur du jazz ». Et une infinie tendresse se dégage à l’évocation de l’amour du vieux père adoptif, de l’amitié entre le pianiste et son ami qui se fait conteur, afin que personne n’oublie celui qui naquit et mourut au-dessus de l’océan, sans jamais mettre pied sur une terre qu’il avait cartographiée jusqu’au moindre détail dans son esprit.

D’une tempête, l’autre

Laurent Orry qui se met en scène, se glisse dans la peau de Tim Tooney jusqu’à être Tim Tooney. D’une belle vitalité, l’interprétation explose avec les tempêtes de l’âme et de la mer, puis s’apaise, passant avec doigté de l’ironique au tragique. Seul, sur le plateau, trône un cube, évoquant, tout à la fois, le carton dans lequel fut trouvé le nourrisson, et une caisse de dynamite, jalon marquant le début et la fin de l’existence du pianiste. Le manteau taché, élimé, quitté puis revêtu, donne la mesure du temps écoulé et la déchéance de l’ami qui, jamais, ne se remit de la perte d’un musicien tout entier hanté par sa musique, son art, au risque du rejet, de l’incompréhension, des sarcasmes, de la solitude : naufragé de la société. Comme beaucoup de créateurs d’hier et d’aujourd’hui.

Novecento : pianiste
Auteur : Alessandro Baricco
Interprétation en mise en scène : Laurent Orry
Photos ©Marie Charbonnier

Dates et lieux des représentations :
- jusqu’au 17 mars 2022 au Théâtre de la Flèche, Paris 11e (01.40.09.70.40.), les jeudis à 21 heures.

- Du 4 mai au 26 juin 2022 au Théâtre du Lucernaire - Paris

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