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Marie-Josèphe Bonnet : le Coming out et les dessous choc du Castor

  • Écrit par Catherine Verne

Simone de Beauvoir et les femmesPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ L'étude proposée dans ce livre tente de rendre compte du silence de Mlle de Beauvoir sur ses relations homosexuelles et de ses conséquences d'un point de vue intellectuel. La pertinence du sujet se trouve postulée par un auteur sans doute convaincu de réaliser là une oeuvre qui devrait faire événement, à peu près autant que d'autres révélations scandaleuses dans l'histoire des idées, ainsi sur les rapports entre Heidegger et le nazisme, ou sur le père abandonniste que fut notre révolutionnaire donneur de leçons en matière d'éducation, J-J Rousseau. Interroger la légitimité fondamentale de telles enquêtes biographiques relève d'un débat que n'engage pas ici l'ouvrage, posant d'emblée la nécessité de confronter la philosophe à ses choix de vie pour valider son positionnement intellectuel.

 

Tant s'en faut, l'intiative revenant ici à une historienne féministe et lesbienne, qui en connaît un rayon côté "Deuxième sexe", on s'attend au moins à ce que l'enquête menée repose sur des éléments biographiques indiscutables. On ouvre donc le livre curieux de découvrir les sources dont Marie-Josèphe Bonnet conclut telle ou telle raison de discriminer après coup la grande intellectuelle qu'elle admirait étant jeune. Et au fond, grisé comme par la une d'un de ces chiffons de la presse à scandale, on aimerait bien qu'elle ait raison, au moins un peu, histoire de chahuter le conformisme académique et mondain qui porte souvent plus qu'à son tour aux nues des imposteurs. A ce compte là on ne perdrait pas tout à fait son temps.
Hélas, rien de bien solide dans les arguments pseudo-révisionnistes qu'avance l'auteur, et dont on peut tout au plus raisonnablement conclure à l'ambiguité du personnage que put être Mlle de Beauvoir. On nous relate ainsi un face à face dont la militante sortira déçue à titre personnel, n'ayant pas réussi, pour la petite histoire, à dégeler l'austère professeur au point de lui arracher des confidences spontanées sur sa bisexualité. (Quelle froide interlocutrice tout de même que cette Simone! La chose choque en effet: cela va de soi que nous, les nanas, on se dit tout même sans vraiment se connaître pour peu que l'intimité d'un salon désert nous rapproche... ) Pour imiter une démarche récurrente dans l'enquête, on questionnera donc ce témoignage comme suit, et avec le recul honnête de la dérision: la jeune Marie-Josèphe Bonnet aurait-elle mal vécu cette réserve d'une femme qui résistait avec courtoisie lors de leur première rencontre à sa curiosité peut-être un tantinet intrusive? Cette méthode qu'on singe ici, à savoir soulever une question à laquelle  la détractrice répond elle-même, est couramment utilisée au long du livre pour émettre nombre d'hypothèses disqualifiant Simone de Beauvoir, ainsi que le constatera qui s'aventure en cette terre hostile.
Bref, la copie, sous son formalisme universitaire, n'a pas la rigueur démonstrative qu'on exige d'un modeste mémoire de master, mais s'avère truffée des amalgames et des extrapolations rédhibitoires aux yeux du premier maître de recherche venu. L'argumentation est rarement convaincante, sous couvert d'abondantes citations relevées avec un souci d'authenticité appréciable, mais dont l'équivocité avancée ne saute pas de façon bien flagrante aux yeux ingénus. Passées au filtre de la militante féministe, les confidences de Simone de Beauvoir font en effet apparaître cette dernière sous les traits d'une femme misogyne, perverse, et honteuse de sa bisexualité, qu'avoir choisi de cacher devrait suffir à faire tomber de son piédestal .
Voilà toute l'affaire donc: le fait que Mlle de Beauvoir, un peu garce sur les bords, aimait coucher avec des femmes qu'elle méprisait à l'occasion et n'aura pas toujours traitées en gentleman invaliderait l'apport du "Deuxième sexe". L'intermède, pour être voyeuriste, aurait pu être distrayant aux esprits chafouins. Plus sérieusement, Simone de Beauvoir nous est ici présentée comme une intellectuelle qui rigidifie à tort l'opposition entre le genre masculin et le genre féminin, n'entend rien au lesbianisme, et dont le mérite très exagéré se borne à avoir décrit la condition féminine sans appeler à la lutte pour les droits des femmes - laquelle s'ensuivra fort heureusement quand même malgré ce grave manquement et grâce à d'autres activistes on l'aura compris, dont notre militante née, par chance, quelques décennies plus tard pour nous arranger ça. On se réjouira que l'élève ait dépassé le maître, si l'on peut dire, toutefois Mme Bonnet, qui donne ici des leçons d'engagement intellectuel à Mlle de Beauvoir, manifeste-t-elle elle-même sur son journal de l'horreur ou une once de sensibilité devant l'actualité, notamment sexiste? L'entend-on se révolter en particulier contre la maltraitance récente de lycéennes ou l'homophobie? Sans doute à la ville comme à la scène un personnage public se doit-il de servir l'humanité sous peine de décevoir, sinon il eut été indifférent à Marie-Josèphe Bonnet que Mlle de Beauvoir se comportât en garce avec ses "petites amies" et se préoccupât d'étudier le Moyen-Age en pleine guerre mondiale plutôt que de prendre le maquis.
On compte bien que le nouveau modèle fonde la légitimité qu'il sollicite en s'érigeant juge des faits et gestes de celle qu'il vient destituer. Car c'est un ton incriminant qui domine en effet dans ce livre, encore que des affirmations à l'emporte-pièce de l'auteur, ainsi sur "les pulsions sadiques" qui aurait animé Simone de Beauvoir, ne soient étayées par aucune preuve concrète et se trouvent bien plutôt animées par la propension virulente de notre historienne à psychanalyser sa cible. Et l'universitaire -sans doute experte aussi en psy - de décoder en deux temps trois mouvements tout ce qui trahit en Simone la perversion: son scepticisme de départ sur l'existence des camps de concentration, son silence d'intellectuelle sur fond de Résistance, sa rupture avec une juive en pleine guerre, tout est bon pour la faire passer pour une indifférente au malheur d'autrui. Et ce n'est pas le moindre défaut de ce livre, que de prétendre psychanalyser à plusieurs reprises Mlle de Beauvoir.
A ce propos et, comme un juste retour des choses, s'il était besoin de régler des comptes en tuant la mère, on aurait su gré à l'auteur de ne pas s'en prendre à la nôtre nationale, de ne pas escamoter l'estime légitime que bien des filles et émules de Simone de Beauvoir portent à l'auteur du "Deuxième sexe". Car il n'est pas sans conséquence, dans ce monde où les femmes doivent demeurer vigilantes pour sauvegarder déjà ce qu'elles ont octroyé du règne masculin, de les priver d'une icône qui enflamma et continue d'encourager à titre posthume les ardeurs féministes. A l'heure où le monde au bord du chaos a plus que jamais besoin d'héroïnes, la tentative par Marie-Josèphe Bonnet de démythifier Mlle de Beauvoir ne se solde pas seulement par un coup dans l'eau si anodin qu'on hésite à le relever, c'est un coup bas. Mais l'impact éventuellement désastreux de ses conclusions doit échapper à l'historienne convaincue de venir rétablir charitablement une vérité à nos esprits depuis trop longtemps abusés, à moins que nous ne persistions dans notre "masochisme" -dixit Marie-Josèphe Bonnet- à entretenir un culte à Simone de Beauvoir.

Simone de Beauvoir et les femmes

Auteur: Marie-Josèphe Bonnet
Editeur: Albin Michel
Parution: 5 novembre 2015
Prix: 22 euros


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