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La mouette de Thomas Ostermeier : une interprétation résolument moderne de l'oeuvre d'Anton Tchekhov

  • Écrit par Julie Cadilhac

La mouettePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/  "La Mouette" est une comédie de moeurs dramatique qui dépeint non seulement les amours malheureux et trahis de deux jeunes gens victimes de leurs illusions mais elle raconte également l'échec d'un dramaturge à conquérir sa propre estime, vis à vis d'une mère inconséquente, actrice réputée nombriliste, et d'une amoureuse qui se laisse leurrer et charmer par le discours enjôleur de Trigorine, un écrivain à la mode. Dans cette pièce, en outre, Anton Tchekhov aborde la question du statut de l'art et des artistes. Irina Nikolaïevna Arkadina et son amant, Boris Alexeïevitch Trigorine, reconnus dans leur art, paradent et se permettent avec l'arrogance du succès de s'estimer des arbitres au jugement sûr tandis que Konstantin Gavrilovitch Treplev et Nina Mikhaïlovna Zaretchnaïa, qui sont dans les balbutiements de leur art, subissent un jugement-sanction de leurs aînés : Irina a des mots durs pour qualifier le travail de son fils, Trigorine en rejetant Nina la condamne à perdre toute confiance en elle et donc tout talent.

La première représentation de la pièce fut, paraît-il, à l'époque, un échec total. Vera Komissarjevskaïa, qui jouait Nina, intimidée par l'hostilité du public, en avait perdu la voix. Profitons de l'anecdote pour regretter que certains des comédiens de Thomas Ostermeier, qui n'ont pas l'excuse d'une quelconque hostilité contemporaine, soient trop souvent peu audibles : une diction irréprochable et une voix qui porte semblent être deux qualités indispensables à des acteurs d'un tel niveau de jeu. Il faut, en effet, saluer d'abord le naturel et la justesse de cette distribution. Matthieu Sampeur est un beau Konstantin écorché, Bénédicte Cerutti émeut vivement dans le rôle de Macha, Mélodie Richard joue de manière séduisante les Nina burtonniennes, à la peau diaphane et à la fragilité intrinsèque; Valérie Dréville campe une Irina effrayante de superficialité, mère-enfant qui préfère entretenir son amant que son fils, François Loriquet est quant à lui délicieux dans le rôle de ce Boris qui se laisse séduire par le romantisme de la lune et du lac et a la lâcheté chevillée au corps.

Thomas Ostermeier signe ici une mise en scène résolument moderne et singulière. Dès le premier acte, il s'amuse à faire résonner en écho les mots et les "réalités" du monde de Tchekhov avec celles d'aujourd'hui : à la nouvelle forme théâtrale inspirée par les symbolistes qu'a écrit Konstantin, que sa mère trouve décadente et incompréhensible, répondent des digressions pris en charge par divers comédiens qui plaisantent du regard qu'ont les spectateurs sur le théâtre contemporain. L'occasion de formuler avec une auto-dérision pertinente une liste non-exhaustive des clichés dont s'alourdit ce théâtre, qui fait son credo du minimalisme et de l'épuré dans le décor, aime mettre sur le plateau des acteurs " à poil" ou " en slip", les transfigure avec un masque d'animal, enfume la salle avec la consommation de cigarettes...Une mise en abîme de la catharsis qui s'opère aussi dans la pièce originale en quelque sorte!

Accompagnée de minutes musicales en live de qualité, cette "Mouette" séduit pour sa volonté de restituer l'ambiance des villégiatures désoeuvrées, les battements de coeur de cette "bonne société" qui se retrouve dans la propriété campagnarde de Piotr Nikolaïevitch Sorine. Les heures qui s'écoulent avec une lenteur indolente, les émotions des membres malmenés des divers triangles amoureux, le contraste entre ceux qui restent et ceux qui ne sont que de passage... Thomas Ostermeier ménage des tableaux vivants sensibles, comme un véritable peintre des états de l'âme. Au moyen des intermèdes au micro, des parenthèses de repli mélodiques, des jeux de lumière, l'intimité déborde du quatrième mur, accentuant les émotions. Le dernier acte est peut-être d'ailleurs le plus réussi de ce point de vue-là ; autour de la table à dîner, le contraste est saisissant entre la mort qui rôde autour du lit du vieux et souffrant Sorine et de l'espace-bureau où se morfond le fils suicidaire et puis une zone où figurent ceux qui jouent au loto, riant au creux de l'hiver, affublés d'un masque de bonne compagnie.

En fond de scène, Katharina Ziemke crée épisodiquement une fresque murale qui a la poésie, la mélancolie et la pureté d'une estampe japonaise. Le poids tragique des flocons de neige qui s'étourdissent dans la campagne russe, la détonation de l'arme de Konstantin qui aurait pu être l'explosion d'une fiole du docteur Dorn, l'insoutenable légèreté de l'être, sursaut du désespoir, face au malheur qui pèse comme un couvercle, une boule à facettes qui n'allège rien... et le reste n'est que théâtre!

La Mouette d’Anton Tchekhov
Musique :  Nils Ostendorf
Scénographie : Jan Pappelbaum assisté de Jeanne Wéry
Dramaturgie : Peter Kleinert
Costumes : Nina Wetzel assistée de Maïlys Leung Cheng Soo
Lumières : Marie-Christine Soma
Création peinture : Katharina Ziemke
Assistanat mise en scène  :Elisa Leroy, Christèle Ortu et Maxine Reys (stagiaire)
Préparation physique : Heike Krömer
Construction décor : Atelier du Théâtre de Vidy

Mise en scène et Adaptation : Thomas Ostermeier
Traduction : Olivier Cadiot
Avec Bénédicte Cerutti, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur
 et Marine Dillard (peintre)
Durée 2h30

Dates et lieux des représentations:

- Les 8  et 9 novembre 2016 - 
Théâtre Bernadette Lafont - Nîmes - Tel. +33 (0)4 66 36 65 10
- Les 12 et 13 novembre 2016 - Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau - Tel. +33 (0)4 67 74 66 97
- Du 23 au 26 novembre 2016 à La Comédie de Reims - Tel. +33 (0)3 26 48 49 10
- Du 30/11/16 au 02/12/16 à Cergy-Pontoise- L'Apostrophe - Tel. +33 (0)1 34 20 14 14
- Du 06/12/16 au 08/12/16 à la Maison de la Culture de Bourges - Tel. +33 (0)2 48 67 74 70
- Du 13/12/16 au 15/12/16 à Nantes- Le Lieu Unique - Tel. +33 (0)2 40 12 14 34
- Les 4 et 5 janvier 2017 à Vannes- Théâtre Anne de Bretagne (TAB) - Tel. +33 (0)2 97 01 62 00
- Les 1 et 2 février 2017 à Annecy - Bonlieu Scène nationale - Tel. +33 (0)4 50 33 44 11
- Les 15 et 16 février 2017 à La Comédie de Valence

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