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« Rococo notes » : l’homme à la tête d’âne

  • Écrit par : Guillaume Chérel

rococoPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Au cœur de l’histoire de « Rococo notes », le récit graphique de Fabio Viscogliosi, il y un homme à tête d’âne. Ce personnage hybride, que l’on retrouve au fil des pages, et des illustrations, n’est ni tout à fait l’auteur, ni tout à fait un étranger : « Je le vois comme un personnage générique, hybride, prompt à endosser plusieurs rôles, selon l’humeur, dit-il. Il est aussi très souple à dessiner, en relief et en oreilles, doté de traits de caractère apparemment contradictoires — la force et la fragilité, la douceur et l’entêtement, l’intelligence et l’idiotie conjuguées —, très humain, finalement. » Pourquoi un âne ? Et pourquoi pas… Il y eu assez de chiens et chats comme ça, dans la BD. Pas si c.. que ça, comme animal : buté, robuste, et qui sait se faire entendre, sous ses faux airs placides.

Tout a commencé à 14 ans, raconte-t-il, quand il a rencontré un dessinateur « professionnel », de 21 ans – qui portait déjà la moustache et publiait des livres. Ce dernier lui parut posséder un savoir encyclopédique, et connaissait les « maîtres » américains (il en eut le tournis). Il a foncé au magasin de « beaux-arts » pour s’acheter du matériel, pour plus de « trois cent-francs », une somme telle qu’il osa à peine l’utiliser, de crainte de l’user : « Je me suis demandé à quoi tient ce goût bien particulier, cette fascination que nous avons pour les récits dans lesquels les protagonistes s’égarent, fuient, errent, tournent en rond, repartent, pour se perdre encore et toujours. D’Ulysse à Pinocchio, dans un road movie, depuis des siècles dans la nature comme dans nos têtes. ».

Que l’auteur (français, né près de Lyon), qui est par ailleurs musicien, peintre et dessinateur, ait un penchant pour la digression n’est pas surprenant. Dans la littérature dite générale, Blaise Cendrars et Henry Miller étaient des spécialistes du genre. Aujourd’hui, le catalan Enrique Vila-Matas et notre Philippe Jaenada national ont pris le relais. Cela peut en déstabiliser celles et ceux habitué.e.s aux œuvres formatées, avec un début, un milieu et une fin, formatées pour donner du plaisir au lecteur.

Ici, on est dans l’art qui ne se prend pas trop au sérieux, puisqu’une planche est consacrée à Gaston Lagaffe, par Franquin, dont le portrait est surmonté d’un porte-clef de la Nasa, de crayons, pinceaux, encre de chine, tube de peinture, le tout en noir et blanc, depuis le début de l’ouvrage. Un véritable cabinet de curiosité, façon « Rubrique-à-brac » (série de BD, créée par Gotlib, à partir de 1968, pour Pilote). C’est aussi almanach personnel.

Micro-récits et dessins s'enchaînent. Il est aussi bien question de Claire Bretécher, que de Jean Renoir, Sei Shōnagon, Saul Steinberg, convoqués au même titre, et niveau d’importance, que son propre père. Toujours au gré de ces pérégrinations à travers le temps et les espaces. Le tout sans avoir fumé la moquette… A contrario, Fabio Viscogliosi (61 ans) se définit comme un « ouvrier » attaché à la matière, au travail patient de l’atelier. Il explore la nostalgie des formes — les cailloux ramassés en famille, les magazines de décoration des années passées — pour construire une esthétique du souvenir : « L’art de la rocaille était en vogue à l’époque, il apportait la touche finale à la construction d’une maison individuelle — construction qui en soi représentait déjà un événement pour nous. Ma mère possédait une belle collection de magazines de décoration, remplis de photos avec les différents types d’aménagement possibles (je m’en inspirais souvent pour mes dessins). »
Où lorsque les pensées de l’artiste prennent la tangente, digressent, rebondissent, comme une balle de ping-pong, pour retomber sur ses pattes, comme le chat de Gaston Lagaffe. Sous ses faux airs dingo-rigolo, « Les Rococo Notes » fourmillent de questions pratiques et existentielles et témoignent avant tout de l’esprit d’ouverture d’un auteur touche-à-tout, au cogito curieux de mille nuances. Si vous vouliez entrer dans la tête d’un auteur sans jamais oser le demander, c’est l’occasion rêvée. Sous un apparente légèreté, et une nonchalance feinte, il est question du temps qui « s’étire », et de mélancolie, plus que de nostalgie douce (la saudade, en portugais).

Rococo notes
Editions : Actes Sud
Auteur : Fabio Viscogliosi
256 pages
Prix : 26 €
Parution : 8 avril 2026

 


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