« L’oiseau chanteur » : la pipelette bâillonnée
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Virginia Woolf a écrit que « toute douleur est supportable quand elle fait partie d’une histoire. »
D’une (énième) enfance brisée par la violence, Désirée et Alain Frappier ont conçu une œuvre d’art graphique, « l’Oiseau Chanteur » (clin d’œil aux contes pour enfants), qui donne la parole à une adulte en lente reconstruction. C’est un récit tout en sobriété, graphique et narratif, où l’autrice revient sur son éducation inégalitaire et brutale. A travers ses textes, en prose poétique, elle met des mots sur les silences familiaux et la difficulté de grandir, à tout point de vue, malgré tout. Pour symbole, et parabole, le couple a choisi de représenter un oiseau chanteur (mécanique), abîmé puis réparé, lequel incarne la mémoire, la résilience, donc le fragile processus de réparation.
Le 22 mai 2021, ma mère est morte.
J’ai cru que la fureur s’en irait avec elle
Que le printemps amènerait le renouveau
Et que la vie allait revivre.
Quand j’ai compris qu’il n’en serait rien
Quand ma peur de la nuit est revenue
Quand écrire m’est devenu impossible
Je me suis dit
Qu’il me faudrait retourner dans le présent du passé (…)
Ce, pour chasser les fantômes, combattre les ogres et regarder devant. Peu à peu, le puzzle se recompose : les humiliations, la crainte perpétuelle, les abus, mais aussi ce long chemin vers la restauration d’une victime qui n’a d’autre alternative que de s’élever, et voler de ses propres ailes, ou rester écrasée au sol, soumise à la gravité de la bêtise et la méchanceté qui en découle. Bon, évidemment, tout ça n’est pas gai, mais un souffle poétique se dégage dès les premières pages. L’ouvrage, d’une grande beauté (dessins, en noir charbon et blanc d’Alain Frappier), touchera les lecteurs, et lectrices, qui ont vécu une enfance malheureuse. Ce témoignage personnel fait écho aux mécanismes de l'emprise que peuvent avoir certains adultes dérangés sur les enfants sans défense.
Les planches fonctionnent en miroir avec le texte, créant ainsi un va-et-vient entre lecture et contemplation. Tout est suggéré, plus que montré. On est au-delà de la simple bande dessinée, même si Désirée Frappier se compare à Assurancetourix assistant au banquet de son clan gaulois, bâillonnée et attachée en haut d’un chêne. Car, on la taxait de « pipelette », de « moulin à paroles », de trop bavarde, quoi ; voire de « baratineuse », elle qui ne sortait des sons de sa bouche que pour rompre le silence, au risque de s’étouffer de l’intérieur. En réalité, elle parlait pour se taire, ne pas trop dire, tout dire, médire, comme l’a dit, d’une autre manière, le philosophe Kierkegaard : « Le plus sûr des mutismes n’est pas de se taire mais de parler. » Le genre de lecture qui ne laisse pas indifférent. Il a été conçu pour comprendre ce qui s’est passé - et se passe encore, les faits divers en attestent – pour rendre visible des milliers d’enfant qui deviendront d’autres adultes à reconstruire.
L’oiseau chanteur
Editions : Steinkis
Auteurs : Désirée et Alain Frappier
223 pages
Prix : 25 €
Parution : 16 avril 2026






