A vau l’eau : les épineux chemins de l’exil
- Écrit par : Christian Kazandjian
Par Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ A vau l’eau peint les portraits d’exilés, de réfugies, jetés sur les routes, parsemées de drames, de l’errance, en quête de quiétude et de paix en France.
Peut-on entendre l’exil, quand on n’a pas été confronté à aussi traumatique et tragique événement ? La pièce A vau l’eau, de fait un spectacle total comme seul peut en produire le théâtre, y répond de façon magistrale. Fondé sur le témoignage de la syrienne Wejdan Nassif, réfugiée en France, fuyant la guerre, la torture, la prison, la pièce, mêlant les voix de migrants et celle de l’écrivaine, conte, relate les parcours fracassés d’êtres arrachés à leurs racines, et en quête, sinon de bonheur, du moins de sécurité et de projets d’un autre avenir pour eux et leurs enfants. Ils gardent, cependant, rivés à la mémoire, chevillés au corps, les voix, les gestes de ceux qu’ils ont été contraints de quittter.
Drames et espoirs
Sur scène une comédienne, seule (Amandine Truffy ou Christine Koeltzel en alternance) joue Wejdan ; elle est Wejdan qui nous parle de sa famille, installée à Metz, de ses voisins d’immeuble et de quartier, enfermés dans des manières de ghetto, déracinés, comme elle : il devient, dès lors, plus facile de s’entretenir avec ses semblables en errance : « tu essaieras de lier des amitiés avec des Français, mais tu ne les croiseras pas beaucoup, ils habitent dans d’autres quartiers », avoue-t-elle. On entend, alors, enregistrés les paroles de ces femmes et ces hommes, en écho à la sienne. On écoute les témoignages déchirants de ceux qui, pour sauver leur peau, se sont jetés sur les chemins dangereux, mortels parfois de l’errance. Mais, une forme de quiétude trouvée, ces voix narrent, avec humour souvent, les joies, les espoirs, les efforts pour s’adapter à un nouveau pays dont ils ignoraient la langue, les traditions, les coutumes, l’histoire. Or, même si l’espérance de retrouver, un jour, son pays, les siens, sommeille enfoui dans la conscience, comment imaginer « rentrer un jour, tout quitter à nouveau ? »
Une géographie de l’errance
La scénographie de Goury, loin d’illustrer simplement le propos, est le cœur du spectacle, une subtile leçon de géopolitique, d’exposé sociologique : d’humanité. La comédienne, crayons gras, pinceaux en main, accompagne le récit des rescapés, car ils s’agit bien de cela, à travers les dangers affrontés, d’une frontière à l’autre, d’une mer à l’autre, en traits tortueux, vaguant sur le kraft : le bleu pour les eaux, le rouge et le noir pour le sang et la mort. Les parcours sont jalonnés des figurines et maquettes d’immeuble, représentations de cartes géographiques que place la narratrice, au fur et à mesure que se dévoile la parole. La comédienne évolue dans ce décor en construction, comme ces vies qu’il faut réinventer, recréer. Elle foule l’espace matériel, emportant, comme tout migrant, un morceau de sa terre sous les talons de ses chaussures, un pan inaltérable de la mémoire. La musique, les voix d’enfants jouant, riant, s’interpelant apportent un souffle de vie vivifiant.
Avec A Vau l’eau, l’existence de ces femmes et ces hommes, ballotés par les mauvais vents (conflits armés, répressions et tortures, catastrophes climatiques) prend corps, prend voix, prend vie. Cet objet théâtral complet, parle d’êtres humains, sans le filtre de l’écran du téléviseur qui d’un reportage, documenté ou biaisé, fait un événement d’actualité oublié à peine absorbé. Sa force émotionnelle, si riche de délicate émotion, bouleverse. Un spectacle, des plus réconfortants, utile et salutaire dans le climat délétère entretenu par les sombres desseins politiques d’une Europe, d’un monde gangrénés par de honteux et inhumains replis identitaires et xénophobes.
Un beau récit d’humanité. A voir absolument.
A vau l’eau
Ecriture : Wejdan Nassif
Traduction : Nathalie Bontemps
Mise en scène : Bertrand Sinapi, assisté de Clarisse Haton
Adaptation et dramaturgie : Amandine Truffy
En diptyque avec : APRÈS LES RUINES
Dates et lieux des représentations:
- 3 & 4 JUIN 2026 - THÉÂTRE DE BELLEVILLE • PARIS (75)
- Du 4 au 23 juillet 2026 au festival d’Avignon OFF - Théâtre 11
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