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« Les Cahiers de Douai, poèmes d’Arthur Rimbaud » : Arthur, le voleur de feu

  • Écrit par : Guillaume Chérel

douaiPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Comme Mozart avant lui, Rimbaud a rendu obsolète l’expression « œuvre de jeunesse ». Il ne fallait pas parler d’âge au jeune Arthur. Dire qu’il a voulu détruire ses premiers poèmes des « Cahiers de Douai », écrits à l’âge de 16 ans, en 1870 (la France est en guerre contre la Prusse), confiés à son ami Paul Demeny. Lequel n’en n’a rien fait, fort heureusement.

Vingt-deux poèmes incandescents, voire indécents, qui auraient dû finir leur courte vie dans une cheminée du Nord de la France. Si, aujourd’hui, les lycéens continuent d’étudier des chefs-d'œuvre tels que « Ophélie », « Le Dormeur du Val », ou « Ma Bohème », c’est grâce ce Demeny qui conserva ce recueil , transmis de main en main jusqu’à celles de Stefan Zweig, qui l’acheta et le conserva jusqu’à sa mort en 1942. A sa manière, Damien Cuvillier (40 ans) perpétue  ce travail de transmission (une véritable mission, que dis-je !), en illustrant de fort belle manière ces poèmes sauvés de l’oubli.

Ce qui frappe d’emblée, ou le génie, c'est sa lucidité précoce. Rimbaud voit clair. Il décèle la violence sociale, la bêtise bourgeoise, l'hypocrisie religieuse, le mensonge patriotique. Dès ses début (de génie), tout y est : le talent, évidemment, né de sa révolte, son besoin d'émancipation, et de justice. L’ardennais n'épargne presque personne : l'ordre établi, en général, l'autoritarisme politique de l'époque (celui de napoléon III), les institutions religieuses et militaires. Dans « Le dormeur du Val », il tend un piège au lecteur. Derrière la douceur du paysage, la mort absurde, réduit en un trou dans la tête. Bref, sous le masque de la beauté, l'horreur. En peu de mots, il pourfend la prétendue élite bourgeoise, qui soutiendra le massacre de la Commune. S’il dénonce les inégalités sociales et la misère (« Le Forgeron »), c’est sans s’oublier lui-même, épris de liberté. Son idéal (déjà), c’est le retour à la nature (« Sensation »), tous les sens en éveil. Il a un rapport sensuel à la vie. C’est un exalté qui déborde d’énergie.

Les premiers poèmes de Rimbaud possèdent une maturité, un pouvoir et une intemporalité quasi indépassables. Il semble écrire comme il respire, à bout de souffle, par tous les pores. Au risque de s’embrasser, avant que le monde ne tente de l’étouffer. Ses vers sont parfois ironiques. Ils sentent l'ennui provincial, la haine des notables et le dégoût de la morale étriquée. Derrière la virtuosité formelle, il y a le désir évident de tout faire exploser. Rimbaud joue avec les codes pour mieux les saboter. C’est le premier punk (après l’anarchiste Villon) de la poésie. Ses rimes ne sont pas faites pour plaire mais pour frapper fort et sonner juste.

Oser illustrer les « Cahiers de Douai » ne fut pas une évidence pour Damien Cuvillier. Le Picard a su donner une respiration à cette BD biographique fictionnelle. Il a dû imaginer le jeune Arthur en action dans un décor tour à tour bleuté ou ocre-sépia. Pour cela il use de l’aquarelle, parfois du pastel, ou de l’encre de Chine. Cela donne un ouvrage artistiquement à la hauteur du poète en herbe. Lequel ne se contentait pas d’embellir le monde, ni de le décrire, il l’auscultait, pour mieux le démonter ; afin de le remonter à sa manière, comme un horloger facétieux. Chaque poème des « Cahiers de Douai » est traversé par une tension tragique. On sent qu'il brûle de l'intérieur et qu'il sait qu’il ne vivra pas longtemps sur cette planète absurde. Il n’est pas déprimé, il est translucide. Il y a encore trop de sève en lui pour être déjà désespéré. Il est insolent. Vivant. Rieur. Ça ne va pas durer… sur terre. Car dans nos pensées, il est immortel.

Les Cahiers de Douai », poèmes d’Arthur Rimbaud
Editions : Futuropolis
Illustration :  Damien Cuvillier
80 pages
Prix : 15 €
Parution : 6 mai 2026


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