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« anéantir » de Michel Houellebecq : la possibilité du bonheur…

  • Écrit par Serge Bressan

anéantirPar Serge Bressan - Lagrandeparade.com / Bien avant son arrivée en librairies, c’était déjà l’événement. Le monde des livres (et pas seulement !) en ébullition pour fêter, commenter, décortiquer « anéantir », le huitième et nouveau roman de Michel Houellebecq, le « Droopy » de la littérature française contemporaine et accessoirement l’écrivain francophone le plus connu dans le monde entier… Question business, une affaire brillamment menée, placée sous le haut contrôle de l’auteur lui-même- accordant pour l’occasion une seule interview, considérant que nombre de ses interlocuteurs ne sont pas « à niveau ». Mieux : pour « anéantir », il a également assuré la direction artistique de l’objet : en couverture, prénom et nom de l’auteur ainsi que le titre tous en lettres minuscules (excès de modestie ?), quatrième de couverture vierge de tout texte, l’ensemble cartonné rigide « à l’allemande » avec signet et marque-page rouge. Parce que tant la maison d’édition que Michel Houellebecq voulaient un « produit beau et désirable »- avec un premier tirage à 300 000 exemplaires. Certains verront là de nouveaux caprices du maître à penser tant des camps naturistes et autres habitués des clubs échangistes que des costumés de la haute finance, des Gilets jaunes que des cathos tradi…

Pour ce huitième et nouveau roman qui fait suite à « Sérotonine » paru en 2019, Michel Houellebecq demeure fidèle à lui-même- ou au personnage littéraire dans les habits duquel il s’est glissé depuis ses débuts voilà trente ans avec un essai sur Lovecraft et des poèmes. « anéantir », une fois encore, incite à la déprime, voire à la dépression, tout en ne gommant pas la possibilité du bonheur. Toutefois, pour l’universitaire Agathe Novak-Lechevalier (la meilleure spécialiste française du sujet « houellebecquien »), « il n’y a jamais une seule face dans l’œuvre, dans un roman de Michel Houellebecq ». Parce que, comme peu d’auteurs du moment, il sait mener plusieurs intrigues simultanément dans le même livre. Prix Goncourt 2010 pour « La Carte et le Territoire », dans « anéantir » il raconte l’amour, la fin de vie, la politique en 2027, le terrorisme numérique, les liens familiaux, il évoque l’homme de télé Cyril Hanouna, la GPA, la DGSI, Eric Zemmour, les ultra-minorités et leur idéologie ou encore Sherlock Holmes sans oublier un ministre de l’Économie et des Finances qui n’est pas sans rappeler son ami Bruno Le Maire, actuel ministre (Economie, Finances et Relance) du président Emmanuel Macron…

Dans ce roman sur la possibilité du « nihil », dans cette forêt de pages, vite le lecteur est embarqué. Sur une fausse piste avec une vidéo pirate montrant la décapitation de Bruno Juge, le ministre de l’Economie et des Finances. Les services secrets tentent de décoder ladite vidéo… et déjà, on passe à autre chose avec Paul Raison, personnage fil rouge du roman à l’allure d’« anti-héros » (et double de Michel Houellebecq, lui qui apprécie tant se décrire en gris sur gris ?). Ce Paul Raison bosse au Ministère de l’Economie et des Finances, il est haut fonctionnaire, a sympathisé avec le ministre Bruno Juge, vit un mariage banal avec Prudence- elle aussi haut fonctionnaire au même ministère. Dans ce roman de l’impermanence, il y a des confidences du ministre qui glisse qu’avec sa femme Evangéline, ça ne fonctionne plus vraiment, alors que Paul, lui, la considère comme une « chaudasse » (une élégance « houellebecquienne », parmi d’autres comme cette considération sur la « femme pot-au-feu » qui, à présent, porte nécessairement un string…). Ou encore ce père de Paul, un ancien boss de la DGSI : il a été victime d’un AVC, Paul lui rend visite à l’hôpital à Lyon et y retrouve sa sœur qu’il n’a pas vue depuis une petite dizaine d’années et mariée à un notaire- il y a aussi Madeleine, la compagne de son père qu’elle veille avec amour, tendresse et dévotion. Comme Houellebecq, Paul a une détestation pour les Ehpad (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) qu’il tient pour des « mouroirs »- donc, il charge sa sœur d’éviter à leur père cette fin de vie, elle réglera l’affaire avec l’aide des amis de son mari notaire au chômage, des gros bras du groupe d’extrême-droite Bloc Identitaire… On est chez Houellebecq, donc il y a aussi le sexe- souvent triste, rarement joyeux : ainsi, lors d’un congrès en Afrique avec le ministre, à une table voisine dans le bar de l’hôtel deux prostituées belles comme le soleil se levant sur la savane…
Et puis, on est en France avec l’auteur de « Extension du domaine de la lutte » ou encore de « Les Particules élémentaires », consacré pythie et oracle de la chose politique pour avoir, dans « Sérotonine », annoncer la révolte paysanne et les Gilets jaunes : alors, dans « anéantir », en bon praticien de la dystopie, il place son roman en 2027. L’économie du pays va beaucoup mieux- et le ministre de l’Economie et des Finances a une grande part dans la réindustrialisation, même si dans cette start-up nation, nombre d’emplois sont scandaleusement sous-payés. Une élection présidentielle est prévue- avec de nouveaux candidats, l’actuel Président de la République ne pouvant pas, constitutionnellement, se présenter pour un troisième mandat consécutif. Donc, malin, aux dépens du ministre Bruno Juge, le Président met en avant Benjamin Serfati- animateur vedette de la télé qui a remplacé Hanouna rattrapé par des affaires de moeurs, qui sera sûrement élu et qui gardera la place bien chaude pendant cinq ans pour que, plus que jamais adepte de Machiavel, le Président retrouve l’Elysée en 2032…
Passé de la gauche à la droite, soutenu hier par « Les Inrockuptibes » et aujourd’hui par « Valeurs actuelles », à 65 ans Michel Houellebecq demeure fidèle à sa légende. Incontrôlable, inattendu, provocateur. En titre, il annonce « anéantir ». On le quitte en chantre de l’amour, cet amour qui réunit Paul et Prudence…

anéantir
Auteur : Michel Houellebecq
Editions : Flammarion
Parution : 7 janvier 2022
Prix : 26 €

Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort. Les vacances d’été sont depuis longtemps oubliées, la nouvelle année est encore loin ; la proximité du néant est inhabituelle. Le lundi 23 novembre, Bastien Doutremont décida de se rendre au travail en métro. En descendant à la station Porte de Clichy, il se retrouva en face de cette inscription dont lui avaient parlé plusieurs de ses collègues les jours précédents. Il était un peu plus de dix heures du matin ; le quai était désert.

A propos de l'auteur: 

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