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Je m'efforcerai de te suivre : une tentative pour mettre en scène la poésie de Houellebecq

  • Écrit par Catherine Verne

SuivrePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ On peut "s'efforcer", une fois entré dans une salle assourdie de cris d'oiseaux stridents en fond sonore, de "suivre", le coeur vaillant et en mode mission coûte que coûte. Encore que devoir "s'efforcer" soit quand même un petit peu mauvais signe: le talent ne s'impose-t-il pas de toute évidence avec l'éclat de la surprise heureuse, du coup de poing dans le ventre, de l'exaltation émue? Soit. Admettons que, là, exceptionnellement, il faille le chercher... Quoi qu'il en soit, la pièce fait flop, décourageant la patience des âmes les plus généreuses.

Saluons cependant l'énergie qu'ont investie manifestement dans la navrante aventure les trois comédiens, dont le talent servait peut-être à fonds perdu un livret sans relief. Il faut le dire à leur décharge: que d'efforts vains pour donner du corps à une poésie exsangue! Et c'est bien de corps qu'il s'agit au long du spectacle, corps qu'a déserté depuis longtemps, ou que n'a jamais habité qui sait, le moindre supplément d'âme bergsonnien. Il faut aimer assister à ce genre d'orgie plate et sans joie où le corps désespère d'exulter, de mécanisation glacée de la femme, de réduction de l'homme au stade végétatif, le tout électrisé en sursaut par des stimuli disco en larsen par intermittences. Tandis que les spectateurs se bouchent une oreille quand ce n'est pas les deux aux pics de grésillement organisé, les actrices se trémoussent, gesticulent sur l'axe flasque d'une chair triste,  imitent à l'envie l'errance mécanique d'un chien robotisé dont elles ont remonté la clé, puis se brisent comme des poupées elles-mêmes désarticulées, tandis que l'homme trimbale une lourde inertie blasée au milieu d'elles et mange une pizza sans faim. Tous trois en viendront à mimer le battement des ailes d'oiseaux sans jamais parvenir à décoller du sol, ignorant sans doute qu'ils sont condamnés à ramper, puisqu'on est chez Houellebecq. Le corps ici enchaîne spasmes et torsions pathétiques, et son agitation dérisoire semble illustrer le désespoir de la condition humaine vu à travers le filtre très sombre de l'auteur. Le premier tableau donne le ton, présentant un homme avâchi devant trois boîtes de pizza et des peluches, une femme en déshabillé se tenant debout pour réciter un poème monocorde, une joggeuse encapuchonnée lancée en roue libre autour d'elle. Admirable composition servant la représentation exténuée de l'inexpressif et de l'incommunication - ce qu'on suppute parce qu'on s'est "efforcé de suivre"- mais dénuée du moindre esthétisme. Serait-ce là que le bât blesse? Il y a un esthétisme de tout, voire de la laideur et du glauque. Il y a un esthétisme même du nihilisme et de l'absurde. On cherche celui où prétend se hisser la pièce. "Répétons"-le, la poésie de Houellebecq qui était interprétée ici peut être en cause. Gageure en effet que mettre en scène un univers pas même remarquable à la lecture. L'univers dépressif et hautement pessimiste de l'auteur ainsi mis à l'honneur n'aura pas inspiré une pièce qui en relève, ou en signale seulement, le singulier niveau littéraire s'il en est. On ignore si d'autres troupes feraient mieux et on n'en veut pas à celle qui s'est épuisée à l'exercice hier, fournissant notamment un effort chorégraphique appliqué là où de simples extraits de reportage sociologique, les journaux intimes les plus suicidaires ou une série de micro-trottoirs à la Deschiens suffiraient à illustrer la portée très commune qu'on peut prêter à cette littérature égocentrée sur la misère d'aimer, d'espérer, ou de respirer encore, en un mot sur la cruauté assumée, et sublimée sans génie hélas, d'appartenir à l'espèce humaine, vouée à la neurasthénie et la mode du sky. Il faut un livret de qualité pour monter "les noces de figaro", et un metteur en scène brillant pour honorer Beckett. Le texte et la forme, ensemble toujours, sinon rien. On ne "joue" pas avec cela -ou plutôt sans cela. L'alliance autour de Houellebecq ici ne fonctionne tout simplement pas. La comédienne qui incarne un personnage trop inconsistant ne touchera personne, ou fait franchement rire certains comme hier, quand d'autres quittent la salle. Les commentaires spontanés tomberont d'ailleurs comme des couperets à la sortie, dans un langage cru et sans embage, de la part d'un public qui s'est réjoui que l'épreuve n'ait duré qu'une heure. A ne pas suivre, surtout pas. Plutôt prier pour que l'esprit de la lettre houellebecquien, lui, ne vous suive pas sur le trottoir au retour. Et à oublier très vite.

Je m'efforcerai de te suivre

D’après le recueil de poésie de Michel Houellebecq « Configuration du dernier rivage »
De et avec Rita Cioffi, Stéphanie Marc et David Lepolard
Production Compagnie Aurelia

Spectacle soutenu par Réseau en Scène Languedoc Roussillon

Dates: 

- Le 4 février 2016 au Théâtre Jacques Coeur ( Lattes)

- Les 15 et 16 mars 2016 à Sortie Ouest ( Béziers)

Le teaser du spectacle :

 

 


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