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« L’ami arménien » d’Andreï Makine : entre nostalgie et beauté…

  • Écrit par Serge Bressan

makinePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Une première et petite phrase quasi définitive : « Il m’a appris à être celui que je n’étais pas »… On déroule, on croise Vardan, « d’obscures énigmes et d’étonnants paradoxes », aussi le « mystérieux et [le] paradoxal derrière le manège du monde ». Immédiatement, on savoure la belle écriture- certes classique mais envoûtante, d’Andreï Makine dans son nouveau roman, « L’ami arménien ». Né à Krasnoïarsk au cœur de la Sibérie en 1957, Makine a reçu le Goncourt en 1995 pour « Le testament français » et, depuis 2016, est membre de l’Académie française. Une fois encore, il magnifie la langue française au fil des 220 pages de son « Ami arménien ». Avec, au début des années 1970, un narrateur alors âgé de 13 ans qui vit dans un orphelinat en Sibérie au temps de l’Empire soviétique finissant- la violence y est ordinaire, « presque débonnaire », on s’y habitue. Avec un autre jeune, prénommé Vardan- nouveau venu dans l’orphelinat et, parce gracile et souffrant d’une mystérieuse maladie, bouc-émissaire des autres garçons. Le narrateur prend sa défense, devient en quelque sorte son « garde du corps » ; un jour, il le raccompagne là où il habite, juste à côté d’un site industriel en ruines, dans ce quartier appelé le « Bout du Diable » parce que s’y retrouvent d’anciens prisonniers, des aventuriers fourbus, des déracinés égarés « qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances ». C’est aussi une sorte de « Little Armenia », en quelque sorte le « royaume d’Arménie », une communauté de familles arméniennes venues soutenir leurs proches emprisonnés pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » dans l’attente d’un procès, synonyme alors de Goulag. Là, le jeune narrateur va découvrir une langue qu’il ignore, et aussi la mère de Vardan- Chamiram la femme aux yeux sombres, la beauté de Gulizar, la sagesse de Sarvan près duquel gueules cassées et anciens déportés se retrouvent pour « se dégeler l’âme » ou encore la tendresse d’un regard. Un malentendu le conduit à être, lui qui a embrassé la cause arménienne et contemple un vol d’oiseaux migrateurs ou la chute d’une feuille d’érable, à son tour menacé et incarcéré. De nombreuses années ont passé, le narrateur revient là où il avait rencontré Vardan. De leur enfance, tout a disparu, il constate que « ce monde nouveau, de plus en plus envahissant et « mixé », de la Sibérie à New York, n’aurait plus trouvé un pouce de terre pour abriter la petite cohorte d’exilés, avec leurs souvenirs, leurs espoirs… » Un texte de grande nostalgie, de délicate beauté…

L’ami arménien
Auteur : Andreï Makine
Editions : Grasset
Parution : 7 janvier 2021
Prix : 18 €

Une femme ivre traversait les voies d’un chemin de fer, un lacis de rails qui s’entremêlaient, bifurquaient, se perdaient dans la bruine d’une journée venteuse et maussade. Assommée d’alcool, elle trébucha, exécuta un balancement d’équilibriste, cherchant à ne pas perdre la face dans ce tangage comique et, enfin, comme si tout lui avait semblé finalement égal, s’affala sur une traverse maculée de goudron, se courba, se tassa, prenant la pose d’un gros oiseau désarticulé par la douleur.

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