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Gunnar Ardelius : le choc violent des cultures entre des expatriés suédois et le Libéria

  • Écrit par Catherine Verne

La liberté nous a conduits iciPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Autant en être averti, l'Afrique dépeinte ici l'est avec un parti-pris, outre l'inévitable coloration que donne à son objet la vision propre à chaque artiste malgré lui. Si on a aimé, surtout enfant, cette terre, si on l'a foulée avec le bonheur d'en être aussi aimé, si on en a été pétri comme par une mère nourricière, on ne la reconnaîtra pas, ou peu; il faudra en deviner la silhouette généreuse au détour d'un portrait ingrat. Il s'agissait sans doute pour le romancier d'en faire un personnage hermétique à part entière, délibérément métaphorique des sentiments de l'auteur lui-même quant au passé post-colonial unissant -ou désunissant - Européens et Africains. L'atmosphère choisie est en effet chargée et humide, collante et nauséeuse, rappelant ces chapes de plomb qui saisissent le voyageur étranger atterrissant en terre subsaharienne. On est dans les années 60, qui ont vu successivement les indépendances se proclamer sur le continent. Une entreprise suédoise exploitant le minerai libérien mute Hektor, un père de famille, pour diriger le personnel sur place. Le voilà débarquant avec femme, fils, et bagages... de linge suédois immaculé au pays des épices ocres, de la latérite rouge, de la banane écrasée au mortier, et de la sueur, sinon du sang, des mineurs. Le choc des cultures va être d'une violence se manifestant crescendo.
L'épouse, les cheveux au vent et le coeur en écharpe, a des allures indolentes de "Dame aux camélias", ou plus exactement aux hibiscus, qui suivrait "Tintin au Congo". La mélancolie chronique dont elle se soigne sans répit, et mal, fait écho au climat désabusé d'une communauté d'expatriés fermée, contrariant toute promesse de volupté exotique, et où des ersatz de divertissement mondain transpirent la nostalgie de la patrie suédoise. Elle-même garde dans la peau un amant laissé en Suède, et qu'elle essaiera en vain d'oublier dans les bras indécis d'un médecin expatrié. C'est que le corps ici s'encombre de sa propre masse, s'alourdit de son inertie poisseuse au contact de l'Afrique. Nul doute qu'il renfermait déjà en arrivant les germes de sa propre anémie, comme l'initiative colonialiste ceux de la décolonisation. Il ne s'est pas trouvé contaminé par l'air libérien, il y ajoute en s'y frottant ses miasmes d'origine natale. Le corps est, comme l'Afrique, un personnage central du livre, aussi insiste-ton sur son omniprésence, aux motivations obscures, à l'industrie sordide. Même le sexe, loin de s'épanouir, qu'il soit conjugal ou extra-conjugal, semble insipide et condamné à l'exultation mécanique.
On est pourtant en Afrique, lieu s'il en est du corps, des sens, de l'intensité sensible et sensuelle sous toutes ses vibrations subtiles. Mais les personnages européens passent à coté d'elle, de ses ressources-là, inestimables - et leur préférant les minières. L'Afrique, de tout son être accueillie, sans réserve embrassée, élève et exalte son visiteur, le nourrit corps et âme. Refoulée, elle l'endolorit et le paralyse, tels ces serpents vénimeux et mortels dont le boy de la maison débarrasse assidument le jardin d'Hektor. C'est le second processus que nous décrit l'auteur, choisissant d'illustrer implacablement l'incommunicabilité de fait entre les expatriés suédois et le Libéria. L'Afrique ici reste dehors, jacassant aux grilles du jardin, suintant aux pores de la peau. Le père et la mère suédois ne la rencontreront pas; seul le fils, Marten, ira au-devant d'elle en fréquentant le jardinier, puis en soutenant la grève des employés de son père. Gunnar Ardelius excelle à restituer la montée de cette tension, sociale, familiale, et individuelle en laquelle culmine le récit. Une violence jusque là à peu près contenue de part et d'autre semble exploser enfin, dans ce contexte soudain d'émeutes. Rien ne sera plus pareil après cela. Comme dans l'histoire des liens entre colonisés et nouveaux colonisateurs peut-être. On comprend ainsi le choix du titre: "La liberté nous a conduits ici", pour faire allusion au drapeau libérien, semble évoquer aussi celle d'entreprendre qui anime le projet impérialiste capitaliste. S'il fait référence au retour historique en Afrique des esclaves affranchis, il suggère aussi le poids des contraintes subi par des expatriés européens parachutés loin de leurs repères. Face à l'étrangeté, ne sommes-nous pas égaux, de par l'alternative libre qui nous est offerte: intégration ou rejet? Ce roman illustre avec insistance qu'il n'est point de liberté sans responsabilité, et là n'est pas le moindre des messages engagés qu'y distille Gunnar Ardelius. Ce titre nous interroge enfin par son acuité en résonance visionnaire avec l'actualité des rapports Nord-Sud: la liberté qui "conduit" quelque part, est-ce encore une liberté? Ou n'est-il de liberté que dans la possibilité du choix - fût-ce, pour chacun, de pouvoir rester chez soi et n'en jamais devoir migrer?

La liberté nous a conduits ici
Auteur: Gunnar Ardelius - traduit du suédois par : Philippe BOUQUET, Catherine RENAUD
Editeur: Actes Sud
Parution: 7 octobre 2015
Prix: 19,80 euros


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