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Benjamin Lacombe au pays des merveilles

  • Écrit par Julie Cadilhac

Alice au pays des merveillesPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ « Alice au pays des merveilles » a eu 150 ans en 2015. Pour se représenter Alice, les puristes se souviennent des gravures de John Tenniel ou les aquarelles d’Arthur Rackham, la majorité garde en mémoire la version de Walt Disney ( en 1951), des grands yeux bleus et du diadème qui maintient la chevelure blonde d’une petite fille patiente et attentive envers les êtres étranges qu’elle croise ; les plus jeunes enfin l’identifient sans doute à l’égérie de Tim Burton, Mia Wasikowska . Pour le plus grand plaisir des lecteurs, l’année qui vient de s’achever a été riche en nouvelles éditions illustrées du récit fascinant de Lewis Carroll. 

Pourquoi Alice rencontre-t-elle tant de succès? Comment justifier sa postérité? Sans doute, d’abord, parce qu’au même titre que d'autres ouvrages classiques de la littérature jeunesse à succès(à l’instar des contes de Perrault ou de Grimm par exemple) , elle cultive une ambivalence troublante : n’est-ce qu’une histoire pour les enfants? Rien n’est moins sûr. N’est-elle pourtant pas accessible aux plus jeunes? Assurément si! « La société victorienne et romantique y a vu un culte de l’enfance ; puis les surréalistes et André Breton ont salué le roman en revendiquant son héritage ; et enfin, les psychanalystes ont, tour à tour, apporté une relecture de l’oeuvre en tentant d’en expliquer la genèse et en s’intéressant aux névroses perceptibles. »(1).  L’oeuvre de Lewis Carroll, truffée de « nonsense », « bien qu’écrit(e) pour une enfant », n’a rien d’enfantin. Elle « offre l’itinéraire d’une âme qui tente de rattraper, au vol de l’imagination, les données d’un bonheur aboli ». (2) Accessible à plusieurs niveaux de lecture, elle touche ainsi petits et grands lecteurs qui conservent en mémoire un personnage de prédilection comme un trésor : le lapin et sa montre à gousset, le chat du Cheschire, le chapelier fou, le Lièvre de mars, la chatte Dinah, la Reine de coeur aux colères légendaires, le timoré roi de coeur, la Simili-Tortue…

Alice Encre chinoiseAlice séduit enfin parce qu’elle symbolise en de nombreux points l’Angleterre : on y sirote du thé à toute heure, sans oublier d’y ajouter quelques cakes délicieux, les lapins y cultivent une élégance et une retenue so chic de majordome anglais, la Reine est une figure incontournable - qui coupe des têtes certes mais - , et, ni les labyrinthes ni les jardins à la végétation aussi foisonnante que désordonnée ne manquent. « En Angleterre, on cite Carroll aussi souvent que Shakespeare ou la Bible »(3).  Qui s’étonnerait que cette petite fille à la jeunesse éternelle y ait conquis une place de choix?

Pourquoi vous parler d’une version en particulier et de surcroît alors que 2015 vient de s’achever? D’abord pour le plaisir espiègle de pouvoir fêter librement le joyeux non-anniversaire d’Alice ensemble ( reprenant ici une idée de Walt Disney qui voulait faire écho en chansons à la question du temps sur laquelle débattent Alice et Le chapelier fou durant une conversation dont la petite fille ressort perdue par son étrangeté) ! En 2016, finies les obligations conventionnelles, bienvenue à l’excentricité si chère à cette merveilleuse fiction ! Et puis cela donnera l’occasion aux têtes en l’air qui se seraient perdus l’an passé du côté de la Mare des larmes ou dans une partie de cartes si prenante qu’ils en auraient oublié de suivre l’actualité culturelle, de ne pas passer à côté du beau livre - et l’on pèse nos mots! - concocté par les Editions Métamorphoses. 

Benjamin Lacombe a la capacité magique de pouvoir transposer ses rêves sur le papier, un don qu’il avait déjà partagé généreusement auparavant avec d’autres oeuvres majeures telles que Blanche Neige, Notre-Dame de Paris, Madame Butterfly, Ondine ou encore Les contes macabres d'E.A.Poe. Il y a d’ailleurs déjà des collectionneurs de ses ouvrages - et comme on les comprend! - chacun de ses livres s’ingénuant avec succès à dépasser le précédent. L'on a déjà beaucoup causé de l’Alice de Benjamin Lacombe, Reine du bal au Salon de Montreuil Jeunesse en décembre 2015, plébiscitée et encensée par la presse écrite et les chaînes de télévision avant les fêtes de Noël…Rien d’original, c’est vrai, à abonder dans ce sens mais que faire?  Son Alice séduit par toutes les ingéniosités graphiques et techniques qui parsèment de notes joyeuses et émérillonnées ce conte anglais génialissime. L’oeil s’étourdit de ses prouesses d’Orfèvre de la page; l’auteur réussit en effet à répondre avec son art aux thèmes développés par Lewis Carroll, à commencer par celui du renversement. Il joue ainsi avec la question des tailles : les pages s’allongent, les polices grossissent. Le sourire du Chat rayé apparaît espiéglement au creux du récit, des personnages à l’encre chinoise jouent dans les marges, improvisent des figures au-dessus des paragraphes. Quant à ses grandes illustrations idiosyncrasiques (où l’inconditionnel de son travail retrouve à plaisir les peaux translucides, le goût des perruques ou encore l’incontournable lapin blanc), elles usent avec génie de plongées ou contre-plongées fantastiques et reflètent une texture floutée aux réminiscences oniriques. Les mises en scène de surcroît ravissent par leurs résonances psychanalytiques. Alice, cachée sous une tasse d’un service à thé vintage, est entourée d’un monde-miroir et flou dans lequel elle devra, malgré sa petite taille, s’imposer. La Tortoise a une carapace de récupération, constituée d’une boîte de conserves cabossée.

Un irrépressible désir de possession de ce livre, véritable épidémie que l'on ne peut endiguer, sévit un peu partout en France depuis presque deux mois et va très vite contaminer d’autres pays où les traductions vont fleurir. On ne peut pas se battre contre l’évidence du talent. Au pays où l’on prend des homards pour cavaliers, où le Temps est une personne à propos de laquelle il ne faut pas plaisanter au risque d’avoir la tête tranchée,  où le croquet se pratique avec des hérissons vivants, Benjamin Lacombe est le roi. Sans conteste. Lui qui avait donné à Marie-Antoinette une parure livresque à sa mesure, il offre également à la Reine de Coeur un nouveau visage mémorable et accrocheur. Et à Alice la pureté universelle de l'enfance. Inclinons-nous donc en une référence admirative et courons nous procurer - et offrir - cet objet-livre superbe! 

« Un conte! Un conte » disent-elles Toutes d’une commune voix. Il fallait céder aux cruelles; Que pouvais-je, hélas, contre trois La première, d’un ton suprême, Donne l’ordre de commencer. La seconde, la douceur même, Se contente de demander Des choses à ne pas y croire. Nous ne fûmes interrompus Par la troisième, c’est notoire, Qu’une fois par minute, au plus. Puis, muettes, prêtant l’oreille Au conte de l’enfant rêveur, Qui va de merveille en merveille Causant avec l’oiseau causeur; Leur esprit suit la fantaisie. où se laisse aller le conteur, Et la vérité tôt oublie Pour se confier à l’erreur.

Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles

 

Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll

Traduction: Henri Parisot

Editions : Soleil

Collection: Métamorphoses

Auteur: Benjamin Lacombe

Prix: 29,95€

Date de parution: 5 décembre 2015

1,2 et 3 . Préface de Benjamin Lacombe d’après Henri Parisot - Alice au Pays des Merveilles. Collection Métamorphoses. Editions Soleil

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