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Alex Robinson : "Plus je vieillis, plus je me rends compte que tout le monde est bizarre et que nous faisons tous de notre mieux"

  • Écrit par Julie Cadilhac

Alex RobinsonPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Alex Robinson est un auteur de bandes-dessinées new-yorkais. En 2001, son premier roman graphique, "De Mal en Pis", reçoit le "Prix Eisner du talent méritant une plus grande reconnaissance" et en 2005, celui du "Meilleur album du Festival d’Angoulême".

L'auteur y brosse le portrait en actes d’une dizaine de personnages attachants (ou pas), délurés (ou pas) et extrêmement singuliers. Tous présentent le point commun d’une défaillance budgétaire chronique, d’une inclination à l’alcool, d’une obsession à la fornication tendre et d’une maladresse irrécupérable. Tous traînent des casseroles familiales, des anecdotes plus ou moins humiliantes et des défauts insupportables. Construit comme un sitcom ( de qualité), ce travail révélait le génie scénaristique et graphique d'Alex Robinson qui affirmait là sa patte narrative originale.
En 2006, « Derniers Rappels » (le deuxième album traduit en français) reçoit le "Prix Harvey du meilleur album original" puis l’"Ignatz du meilleur roman graphique". Cet ouvrage poursuit le modèle de son prédécesseur en suivant la destinée de plusieurs caractères en parallèle mais il accentue la violence et la crudité des propos de certains protagonistes, s'avère moins conciliant avec ses personnages. Le suspense est également un ingrédient nouveau et tout le plaisir du lecteur est de voir les divers destins se lier à la fin comme dans les films d'Alejandro Gonzalez Inarritu. Une récidive qui conserve également ses thèmes de prédilection - la réflexion sur le sentiment amoureux et le couple - mais qui bouleverse un rien les ambiances quotidiennes de "De mal en pis" avec l'apparition de mafieux, du luxe, de l'homosexualité etc... On y croise Ray, rockstar cloisonnée dans sa solitude et en mal d'inspiration ; Nick, imitateur de signatures de joueurs de baseball au compte d'un dangereux escroc et séducteur sans scrupule ; Phoebe, jeune étudiante complexée à la recherche de son père ; Steve, informaticien misanthrope, paranoïaque compulsif, amant miséreux ; Caprice, éternelle insastisfaite, aimant à amants - catastrophe ou encore Lily, secrétaire d'origine espagnole. En 2009, c’est son « Plus cool tu meurs » ( troisième album traduit en français) qui reçoit le Prix Harvey du meilleur album original. L'auteur y traite des difficultés à se débarrasser d’une addiction, en l’occurrence du tabac, et réfléchit notamment sur la pratique de l’hypnothérapie. Le personnage principal, Andy, est un adolescent : l'occasion de disserter sur les malaises de cet âge ingrat, sur le rapport aux filles et à l'autorité, les interdits, et l'envie de s'affirmer déjà comme un adulte aux décisions responsables et autonomes.

RobinsonVient de paraître en juin 2016, "Notre univers en expansion" qui met en scène trois copains new-yorkais, Billy, Scotty et Brownie  : deux vivent en couple, le troisième est un geek célibataire. Quand l’un des couples décide d’avoir un enfant, l’autre attend son second. Tandis que Billy panique à l'idée de devenir père, Scottie s'empresse de le rassurer en "oubliant" de lui raconter ses infidèlités à son épouse tandis que Brownie, de son côté, plaisante mais reste paradoxalement aussi un ami fidèle et une oreille pour se confier. Faux-semblants, amitiés malmenées et crise de la quarantaine en filigrane, "Mon univers en expansion" dresse le portrait d'individus dont l'univers ne cesse d'être chamboulé par la vie qui suit son cours ; les interactions avec les autres subissant elles aussi des modifications qui ébranlent les équilibres de tout un chacun.

Alex Robinson est un chroniqueur talentueux du quotidien...mais ce dernier album annonce déjà qu'il a décidé de s'extirper du spleen terrestre pour cotoyer d'un peu plus près les planêtes et les étoiles.. En attendant son retour, quoi de mieux que la compagnie des ouvrages de cet orfèvre de la bande-dessinée?

Pour commencer, peut-être pourriez-vous nous dire ce qui vous a donné envie de faire de la bande-dessinée ? Étiez-vous un lecteur de comics dès le plus jeune âge, avez-vous eu des mentors en matière de bds?

Quand j'étais jeune, il s'agissait plus de comic-strips que de comics :  j'ai découvert cela dans les journaux que lisaient mes parents, je n'avais donc pas à dépenser de l'argent pour en lire. Pendant un temps, je les découpais du journal et les mettais dans un album photo. Je lisais aussi des trucs comme Mad, j'étais vraiment - et déjà - attiré par l'humour. J'ai toujours aimé le dessin et pensé que je ferais ce métier un jour, mais je n'étais pas encore sûr de savoir si je devrais aller dans l'animation, illustration, etc. Finalement, j'ai lu des bandes dessinées de super-héros et quand j'ai découvert la bande dessinée "alternative", j'ai décidé que c'était ce que je voulais faire. L'idée qu'une personne pouvait écrire et dessiner une histoire avec très peu d'ingérence extérieure était très attrayant pour moi.
J'ai eu quelques professeurs d'art qui m'ont encouragé mais je ne connaissais personne d'autre qui lisait de la bande dessinée, aussi j'étais un peu dans ma bulle. Finalement, j'en ai fait ensuite à l'école d'art, où j'ai été amené à travailler avec des professeurs comme Will Eisner, Gahan Wilson Joe Orlando et d'autres.

I had a few art teachers who encouraged me but I didn't know anyone else who read comics so I was kind of in a bubble.

En France n'ont été publiés que certains de vos albums. Qu'est-ce qui justifient les choix des maisons d'édition françaises selon vous? Des raisons économiques ou thématiques?

Je n'ai pas écrit beaucoup de livres, mais je suis assez chanceux car la plupart d'entre eux ont été publiés en France. Tout est géré par mon éditeur américain, Top Shelf, donc je ne sais pas trop comment ils le vendent. Depuis mon premier livre ,"De Mal En Pis",  le public français me porte un intérêt soutenu, dont je suis à la fois heureux et étonné.

Peut-on dire que votre première source d'inspiration est votre quotidien? En effet vos personnages semblent si familiers et si "réels" qu'il semble que vous les ayez côtoyé de près. Comment naissent vos personnages?

C'est généralement le cas, oui. Je pense que, d'une certaine manière, tous mes livres sont comme une sorte d'art-thérapie pour moi ; l'opportunité de travailler et d'évacuer mes névroses et ainsi de suite. C'est un peu embarrassant quand j'y pense. Je suis quelqu'un de très instinctif quand il s'agit de la création des personnages, il y a quelque chose d'intestinal. Dans ce livre, je voulais absolument avoir un gars qui doit faire le choix entre devenir père ou rester un adolescent perpétuel, et au final, ça m'a donné ces trois personnages principaux-.

I think on some level all my books are like art therapy for me, a chance to work out my neuroses and so on. It's a little embarrassing, when I think about it.

expansionQuelle a été l'impulsion pour écrire " Notre univers en expansion"? Une crise aiguë de la quarantaine? Un big bang vécu d’un peu trop près?

J'ai l'impression de vivre plus ou moins une crise de la quarantaine continue depuis que j'ai passé la trentaine. Dans mon cas, j'avais un groupe de potes et, comme cela arrive fréquemment, ils ont tous commencé à avoir des enfants et cela a pratiquement rompu le gang. Je suis généralement un introverti anti-social qui n'avait jamais vraiment eu un tas d'amis proches comme ça donc je suppose que j'ai vécu cette "rupture" encore plus durement que d'autres. Il y a eu beaucoup d'écrits et de récits au sujet de la parentalité, ses joies et ses défis etc., mais moi, avec le point de vue de quelqu'un qui n'a pas d'enfants, je me suis intéressé à présenter une autre vision de celle-ci. A l'origine c'était beaucoup plus satirique et mesquin - je ne pouvais m'en empêcher - mais ensuite j'ai baissé le ton...

I feel like I've been more or less living a continual midlife crisis since I was about 30. In this case, I had a bunch of friends and, as frequently happens, they all started having babies and that pretty much broke up the gang. I'm generally an anti-social introvert who had never really had a close bunch of friends like that so I guess I took it hard.  There's also been a lot written about parenthood, its joys and challenges or what have you, but as someone who doesn't have children I was interested in presenting a different point of view on it. Originally it was going to be much more satirical and mean-spirited but I couldn't help but tone it down. 

Vous insérez régulièrement des parenthèses sur l'astronomie, jouant sur une métaphore filée entre les fluctuations de l’univers et celle du vécu des hommes…Le premier Big Bang dans la vie d’un homme, c’est l’arrivée d’une nouvelle génération? Ou n’avez-vous pas perçu les big bang précédents et celui de la quarantaine est plus complexe et difficile à encaisser?

Au cours de ces dernières années, je me suis plongé dans l'étude de l'espace et de l'astronomie et quand j'ai découvert l'expansion croissante de l'univers, cela m'a semblé être une métaphore géniale des forces de la vie qui régissent les interactions entre les gens.

When I found out about the universe's increasing expansion it seemed like a great metaphor for the forces in life that drive people apart. 

Devenir parent, c'est un peu le traumatisme de Galilée ? Soudain, le monde ne tourne plus autour de vous…

Je pense que ça commence bien avant cela. Lorsque vous êtes un bébé, vous supposez que vous êtes le centre de l'univers jusqu'à ce que vous appreniez peu à peu que, non, il y a d'autres gens autour, que vous êtes juste un parmi les milliards d'entre eux en fait. J'aime vraiment l'idée que notre exploration du cosmos en parallèle amène aux mêmes réalisations, conclusions et prises de conscience. Vous apprenez que, non seulement vous n'êtes pas le centre de l'univers mais vous n'êtes même pas au centre de ce marigot local que nous nommons le système solaire. Quoi qu'il en soit, avoir un enfant semble réinitialiser le cerveau du parent qui accepte, au moins temporairement, que ce bébé devienne, en effet, le centre de l'univers.

Alex Robinson"En 2011, les scientifiques ont observé une planète qui ne tourne autour d'aucune étoile. Elle erre seule dans la galaxie". Il existe des planètes solitaires dont certains "pensent qu'elles auraient raté leur allumage"… Brownie a raté son allumage alors? Pourtant, nous le trouvons bien allumé…

Brownie était à la fois l'un des personnages les plus faciles et les plus difficiles à écrire. D'une part, je ne voulais pas faire de lui un symbole universel de personnes sans enfant : ce personnage n'a pas d'enfant donc c'est un narcissique égocentrique. Etant un homme sans enfant moi-même je ne voulais pas perpétuer ce stéréotype et rassurer les parents qu'ils ont fait le bon choix (personnellement, je pense que le bon choix est celui qui fonctionne pour vous). Donc au final, je pense que j'ai essayé d'être honnête et de dire que Brownie vit avec ses choix, comme nous tous.

As a childless man myself I didn't want to perpetuate that stereotype and reassure parents that they made the Right Choice (personally I think the right choice is whatever works for you).

Dans votre ouvrage, un passage apparaît comme un décrochage étonnant dans sa forme : "Les sirènes de Brooklyn". Pourquoi ce choix? Était-ce votre manière d'exprimer l'impression de brouhaha de conversations mêlées de femmes en confidences?

J'étais sensible au fait que le livre était orienté vers l'état d'esprit des mâles et que les femmes n'avaient pas eu beaucoup de place. Or je trouve que c'est presque pervers de considérer que la parentalité est un enjeu beaucoup plus important pour les femmes que pour les hommes. Donc, je voulais avoir une scène avec Marcy et Ritu, les épouses des personnages principaux, pour que je puisse un peu étoffer leurs personnages. J'ai délibérément choisi un format de script qui soit visuellement distinct des parties "guy" du livre. Une amie à moi a pensé que je l'avais représenté ainsi parce que les femmes ont plus de conversations approfondies que les hommes mais ça n'était pas mon intention.

Trois gars, trois postures. Aucune n'est idéale au final. Le passage des 40 ans est une étape complexe pour tout le monde on dirait ....

Plus je vieillis, plus je me rends compte que tout le monde est bizarre et que nous faisons tous de notre mieux.

Soyons plus technique maintenant : qu'est-ce qui fait selon vous, graphiquement, un bon personnage?

Je pense que Matt Groening est venu avec une règle selon laquelle un bon caractère de bande-dessinée devrait toujours se distinguer, c'est à dire par sa silhouette seule. Je dis cela en me rendant compte maintenant que mes trois personnages principaux sont chauves... mais, au moins, leurs têtes ont des formes différentes.

Concernant vos cases, vous ne laissez quasiment jamais un personnage seul dans une case...vous y ajoutez toujours quelque chose, même si c'est une portière de voiture...Est-ce une marotte consciente? Un détail important pour le regard selon vous?

Je pense que ce genre de détails peut effectivement améliorer une scène mais je suspecte que ce soit parce que je sens que je veux en donner aux gens pour la valeur de leur argent. J'envie vraiment les artistes qui sont en mesure d'utiliser un style minimaliste mais ce n'est pas mon cas, malheureusement.

Comment naissent vos mises en scène? Le choix de représenter une case en ombres chinoises, les angles de vue etc...? Tâtonnez-vous beaucoup ou votre premier choix est souvent celui que vous choisissez?

Je ne passe pas trop de temps à y penser. Après toutes ces années, j'ai tendance à penser visuellement quand j'écris l'histoire ; en même temps que je suis en train de poser ma plume sur le papier, s'extirpe de ma tête ce que je veux faire. Parfois, ça ne fonctionne pas - la planche s'avère plus étroite que je ne le pensais, ou cela me demanderait de dessiner quelque chose à partir d'un angle qui représenterait trop de travail. Une partie de la bande dessinée réside à apprendre à dessiner rapidement, afin de ne pas passer des heures angoissantes sur une planche que le lecteur va lire seulement en quelques secondes...

AlexPrenons un exemple : Lorsque Brownie narre à Billy sa rencontre avec une ancienne du lycée, Billy, encore assommé par la nouvelle de sa future paternité par Marcy, tente d'échapper à la réalité en fumant un narguilé. Vous avez imaginé une planche sur laquelle Brownie n'est plus qu'une tête, reflet de l'esprit enfumé et confus de son interlocuteur on suppose?

J'ai pris beaucoup de plaisir et traîné en longueur du coup avec les scènes entre Billy et Brownie. J'en avais vraiment marre de dessiner des caractères assis autour d'une table par exemple alors je me suis dit que je voudrais essayer d'apporter des éléments visuels qui rendent les scènes parlées plus amusantes à dessiner. Donc, je les ai dessinés en train de jouer à des jeux vidéo, ou j'ai laissé tomber l'utilisation de vignettes traditionnelles, bref de quoi permettre à la partie artististique de mon cerveau de concevoir quelque chose de drôle.

 Y aura-t-il un album sur les turlupitudes de la cinquantaine? Irez-vous plutôt du côté de la métaphysique, peut-être?

Sur l'astrophysique, en fait! Le nouveau livre sur lequel je travaille est plus une épopée de science-fiction / fantasy qui utilise l'astronomie comme point de décollage. J'ai conçu pour l'instant seulement environ 15 pages de telle sorte qu'il se passera encore un certain temps avant que tout cela n'arrive aux lecteurs mais je suis excité! Visuellement, cet album sera une sorte de départ de mes autres livres. Espérons qu'une fois que le temps de le concevoir sera terminé, je serai prêt à rentrer sur Terre et à revenir à des livres où des gens sont assis autour d'une table et discutent à propos de leurs sentiments.

The new book I'm working on is more of a science fiction/fantasy epic using astronomy as a jumping off point. I'm only about 15 pages in so it will be a while before any of it is public but I'm excited. Hopefully by the time I'm done I'll be ready to return to Earth and get back to books about people sitting around discussing their feelings. 

Notre univers en expansion
Auteur : Alex Robinson
Editions: Futuropolis
Première parution :11 mai 2016

256 pages
 / Prix de vente : 28 €

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