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Théâtre : l’Oblomovie de Gontcharov revue par le camarade Renucci

  • Écrit par : Guillaume Chérel

renucciPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Oblomov », d’après le roman d’Ivan Gontcharov (1812-1891), est l’histoire, à la fois pathétique et prodigieuse, d’un homme tenu par la nostalgie (de l’enfance) et la paresse (la perspective de toute activité laborieuse l’épuise d’avance) qui ne quitte plus sa chambre, ni son divan. La mélancolie l’écrase. Ni ses amis, ni l’amour n’auront raison de cette inertie. Son domaine tombe en ruine (comme l’aristocratie), mais ce pétersbourgeois se laisse glisser dans l’apathie et la contemplation du temps qui passe… Il est la risée de la société qui le juge paresseux. Cependant, grâce à l’entremise d’un de ses rares amis, il tombe malgré tout amoureux. Un temps, cet état euphorique révèle des potentialités nouvelles : senteurs, couleurs, musique, vivacité des sentiments, charme et complexité des êtres…

La vie d’Oblomov semble pouvoir changer. Mais une fois éloigné de l’être aimé, de l’objet de son désir (refoulé), l’inertie le reprend. L’oisiveté le paralyse à nouveau. Il renonce à toute entreprise, quelque soit le domaine. Lequel tombe en ruine, rappelons-le. La métaphore est claire. Oblomov préfère rester en lui, plutôt que de sortir, au risque d’être brulé par la vie qui bouillonne sans lui. Lui, lui, lui. Il n’y a que lui qui l’intéresse.

Oblomov souffre d’aboulie congénitale (c’est un petit « maître » fin de race). Cette apathie, cette procrastination exacerbée, au plus haut point (on a envie de lui botter le cul, cette tête à claque, tant il est veule et mou, et injuste avec son fidèle domestique) donne un spectacle sensible, et parfois drôle, mis en scène par Robin Renucci : « Nous voici dans le rêve d’Ilya Ilitch Oblomov, écrit-il dans sa note d’intention, un univers onirique, comme un bouquet de mimosas, où tout est douceur et volupté, nostalgie de l’enfance et de son monde révolu d’où Oblomov ne peut/veut se sortir. Un théâtre au plus près des sentiments où quatre figures s’y défient : Oblomov qui se soucie de lui-même, de son bonheur, face à Stolz, l’ami d’enfance, résolument tourné vers le monde, la société et le progrès, Olga, la soprano et sa voix d’une beauté absolue, la passion et l’amour qui promet des ailleurs et du désenchantement face à Agafia, la terrienne, rassurante et maternelle, le violoncelle (…). 730 000 heures. C’est le temps d’une vie ! Une vie à s’agiter ? Oblomov décide de résister à l’agitation ! Face à Kronos, il faut s’arrêter, il faut procrastiner, prendre le temps. Le temps est une nouvelle richesse : aliénante ou émancipatrice ? Nous sommes bombardés d’injonctions qui nous disent comment et où « tuer le temps ». Gontcharov nous invite à sortir de la volonté de l’avoir, à cesser de posséder et travailler… Gagner sa vie ? Déjà il faut la vivre ! Cette question traverse notre nouveau cycle sur la reconquête du temps. ».

Considéré comme une satire de la noblesse du XIXe siècle, ce roman connut un grand succès en Russie, et fait partie de la culture nationale. « Oblomov » est dans la langue russe un mot qui désigne une personne inactive, ne parvenant pas à trouver le bonheur. Le nom d'Oblomov provient lui-même du mot облом (oblom) « cassure, brisure » : Oblomov est un homme dont le ressort intérieur est cassé.

Nicolas Kerszenbaum, qui a écrit la pièce, doit le savoir, Oblomov est un cousin lointain du Bartleby de Melville (I would prefer not / je préférerais pas…) et d’Ignatius Reilly, de John Kennedy Toole, dans La Conjuration des Imbéciles, lequel se débat avec son « anneau pylorique ». Une variation du Droit à la paresse (1880), de Paul Lafargue, en plus dense. Un Gaston Lagaffe, en moins drôle que chez Franquin. Beaucoup plus pesant, lourd, grave, mélancolique, dépressif. Excessif en tout. Russe, quoi.

Selon Léon Tolstoï, Oblomov est une œuvre capitale. Fiodor Dostoïevski, avec qui les relations n’étaient pas excellentes, reconnait que le récit est « servi par un talent éblouissant ». Son (anti)héros est un mythe littéraire, à l’égal de Faust, Dom Juan… et de Stakhanov. Oblomov, cet aristocrate oisif, est dans la culture soviétique le prototype de l'homme paresseux, et médiocre, qui a renoncé à ses ambitions pour une léthargie rêveuse, qu'il vit pourtant comme un drame. Une tragédie. La mise en scène, toute en finesse et en nuance, que ce soit pour le son et la lumière, de Robin Renucci, en a fait un conte pour adultes. La voix off, qui raconte l’histoire du brochet magique, est excellente (son entrée en scène, enguirlandée, est féérique). Comme les comédiens, avec une préférence pour le casting féminin qui apporte cette passion slave, qu’on trouve moins chez les acteurs mâles. Mais bon, c’était la première, en plein hiver. Nul doute qu’après s’être chauffés, ils vont trouver leur rythme de croisière. Un excellent Oblomov, avec une allusion politico-sociale qui ne nous aura pas échappé, tovarich Renucci. Ce qui donne une idée de ce que sera la programmation à la Criée, sous sa direction : du théâtre vivant, évidemment, avec du sens, du fond, le tout primant sur la forme, le spectaculaire, le distrayant de loisir. A la Criée, on ne fait pas que jouer pour Marseille. On pense le monde.

Oblomov
De : Nicolas Kerszenbaum, d’après le roman d’Ivan Gontcharov
Traduction : Luba Jurgenson
Mise en scène  : Robin Renucci 
Avec : Gérard Chabanier : Zakhar – Pauline Cheviller : Olga – Valéry Forestier : Stolz. Guillaume Pottier : Ilia Ilitch Oblomov – Lisa Toromanian : Agafia – La Niania
Scénographie : Samuel Poncet
Costumes : Jean-Bernard Scotto
Conception musicale et transcriptions : Emmanuelle Bertran
Musiques : Tchaikovskyet Bellini

Dates et lieux des représentations : 

- Du 6 au 8 janvier 2023 au Grand Théâtre de la Criée ( 30 Quai de Rive Neuve – Marseille13007 ) - Réservation : 0491547054 / https://theatre-lacriee.com

 


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