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La Terre entre les mondes : la modernité au risque de la mort

  • Écrit par Christian Kazandjian

terrePar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Quand l’implacable machinerie de la modernité anéantit les rêves et pousse les fantômes hors de leur sépulture.

Une vieille femme, vêtue de fête, psalmodie, d’un accent chantant. Elle sera bientôt morte, enfermée dans un cercueil trop étroit. Elle en sortira, spectre lunaire peuplant les rêves de sa petite-fille, Cecilia. Morts et vivants dialoguent ? Rien d’étonnant, nous sommes, ici, en terre maya, au Mexique. Soudain, le vrombissement étourdissant des engins de chantier viole l’espace. La terre a changé de mains. Des communautés mennonites, elles-mêmes menacées par les grands groupes globalisés, ont spolié les péons, avec la complicité des autorités : la corruption, l’argent ont remplacé la violence des conquistadores espagnols, puis de leurs descendants créoles (Européens nés aux Amériques. NDLR). Le glyphosate inonde les plantations de soja et sorgo transgéniques ; la forêt, les animaux qui y vivent sont anéantis, la terre rendue stérile, les cours d’eau asséchés. Le père d’Amalia prie les dieux ancestraux, maîtres de la pluie et des vents. De son appeau, il convoque les oiseaux. En vain ; seuls les halètements des engins de déboisement lui répondent. Cécilia, jeune fille maya en conversation avec le spectre de sa grand-mère, dans « la langue des oiseaux », attire Amalia, qui étouffe dans sa communauté qui cultive la terre que « Dieu lui a donnée », en total isolement. Amalia veut voir la forêt, la mer, apprendre d’autres langues que ce bas allemand ou cet espagnol que baragouine, par nécessité, sa famille. Elle aide sa nouvelle amie, devenue sa préceptrice, à exhumer Abuela, la grand-mère pour l’enterrer dans la terre qui lui appartint, afin que son fantôme repose enfin en paix. Les deux jeunes filles fuient alors vers une nouvelle vie.

Entre passé et présent

La Terre entre les mondes, pièce écrite par Métie Navajo, affiche crûment mais non sans poésie, l’affrontement de mondes que l’histoire a exacerbé. Cette forme de fable aborde, par touches impressionnistes, des thèmes aussi puissants et actuels que la destruction de cultures et de langues millénaires, de la nature, fruit de la cupidité et de l’inhumanité du marché : le profit justifierait tout. La révolte naît de la complicité, de la foi, de deux jeunes femmes que tout, au départ, éloigne. L’ombre de la grand-mère les accompagne, trait d’union entre le passé et le présent, cette Abuela garante de la force et de la fragilité des traditions, de la vie même : trois figures en quête d’émancipation. Elles invoquent la lutte contre la machine technologique et idéologique qui, sous la chape de plomb du rapace pouvoir financier, écrase les êtres, au nom du progrès. Mais, la machine s’enraie parfois, laissant entrevoir un autre monde, en voie de guérison.

Mortelle acculturation

La mise en scène de Jean Boillot s’appuyant sur cinq comédiennes et un comédien, mêle les accents issus de différentes cultures, souligne l’universalité du propos. L’espace quotidien se situe à l’avant de la scène, où trônent quelques sièges, un fusil, un baquet à lessive. L’arrière-plan, noyé de fumées, univers du rêve, est dominé par le tronc d’un caoutchouc géant : les racines de cet arbre séculaire, s’enfoncent profond dans la terre, symbole de la mémoire et la résistance des peuples dont la culture, la langue, l’existence sont menacées, peuples qui, du Groenland à la Terre de feu subissent depuis 500 ans les assauts mortels de la colonisation spoliatrice et meurtrière, puis de l’acculturation : « depuis cinq siècles, la même chose », chante l’Argentin León Gieco. La salsa finale, dansée par deux femmes, dans une taverne, domine le vacarme de la machinerie technologique. L’espoir pointe, comme ces minuscules lucioles perçant l’obscurité. Un spectacle d’une prégnante actualité, tout de finesse, une broderie délicate qui n’en révèle pas moins la violence d’un monde livré aux appétits de sociétés anonymes voraces et sans âme.

La Terre entre les mondes
Texte : Métie Navajo
Mise en scène : Jean Boillot
Assistant à mise en scène : Philippe Lardaud
Scénographie : Laurence Villerot
Création lumière : Ivan Mathis
Costumes & maquillages : Virginie Breger
Création sonore : Christophe Hauser
Avec Cyrielle Rayet, Giovanni Ortega, Lya Bonilla, Stéphanie Schwartzbrod, Sophia Fabian, Christine Muller.

Dates et lieux des représentations: 
- Créée en novembre 2022 au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine.
- Les 16, 17, 18 novembre 2022 au NEST de Thionville
-Le 1er décembre 2022  aux Bords 2 Scènes, Vitry-le-François
- Le 8 décembre 2022 à EMC, Saint-Michel-sur-Orge

 


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