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A bout de sueurs : le mirage de l’exil

  • Écrit par Christian Kazandjian

a bout de sueursPar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ A bout de sueurs narre la lente et inexorable tragédie d’une famille prise au piège des illusions et des mensonges.

Fifi, installée à Paris, ville où elle a fondé une famille, revient en visite au pays après de longues années. Tout le village parle de l’événement, à la grande joie de son amie d’enfance Binta. Fifi, parisianisée au point de ne plus supporter les odeurs, les mouches qui jadis l’ont accompagnée, décide de prendre en main, après une petite séance d’un mépris affecté, cette amie oubliée. Elle la convainc, par l’entremise des sites de rencontres sur Internet, de trouver l’homme, qui, en France, la sortira de son état de femme et mère au foyer, bonne à tout faire vêtue de chiffons. Séduite par le chant de cette sirène élégante et diserte, Binta abandonne l’époux Bachir et leurs deux enfants et vole, sous prétexte d’épauler son frère malade, vers l’Eden que son amie lui a fait miroiter. Bachir, impuissant à prendre en main la vie de ses enfants qui s’engagent sur les voies périlleuses de la petite délinquance, part, après des mois d’attente, à la recherche et à la reconquête d’une épouse qu’il a trop longtemps délaissée. C’est alors que les deux jeunes décident, à leur tour, de retrouver leur mère.

Un conte tragique

A bout de sueurs, écrit par Hakim Bah, et qui le met en scène avec Diane Chavelet, tient, quelque peu du conte, avec comme tentatrice la belle Fifi. C’est elle, jouée par Diarietou Keita, qui mène le jeu. Elle qui ordonne l’emplacement des objets, réduits à quelques chaises, une valise. Elle qui parle à l’oreille de Binta (Claudia Mongumu) ; elle encore qui se substitue à son amie face à Bachir. Elle est le mauvais génie d’un conte qui se terminera tragiquement. La mise en scène met en lumière cette désincarnation des êtres, broyés par la technologie qui participe à l’éloignement, la rupture, après avoir vendu rêve et illusions. Le plateau est vide, comme le foyer où pèse l’absence de celle qui en était l’âme. Quelques chaises délimitent l’espace public des transports, métro, aéroport où, malgré l’affluence, le migrant se trouve isolé, perdu ; les lumières crues accentuent le malaise, la folie qui menace Bachir (Vhan Olsen Dombo), fragile jusque dans ses flambées de violence que déclenche le désespoir. Derrière un kiosque pouvant rappeler un guichet, un guitariste-régisseur (Victor Pitoiset) traduit, en musique, exacerbe les sentiments qui agitent les personnages, renforce l’emprise du destin, et comme le joueur de flûte de Hamelin entraîne les protagonistes jusqu’au final tragique : la perte par Binta et Bachir de leurs deux enfants.

Espoir et désillusions

A bout de sueurs résonne comme une parabole d’un phénomène en constante progression : les migrations qu’elles soient dues aux guerres, aux catastrophes naturelles, aux changements climatiques. Avec, en corollaire, la question de l’accueil, le plus souvent indigne de la part des Etats, et du sort réservé aux populations en quête d’un avenir (un peu) meilleur. La douleur des personnages est celle de tous les migrants, réfugiés, déplacés qui se voient contraints d’abandonner leur terre, leur village, une partie de leur famille. Parfois la mort achève l’odyssée ; Fifi, la figure du destin, étale autour d’une valise, des vêtements comme autant de corps de naufragés de l’espérance que rejetterait la Méditerranée. Une pièce utile en ces temps de confusion idéologique, bien servie par une mise en scène épurée s’appuyant sur des comédiens affichant une belle et convaincante conviction.

A bout de sueurs
Texte : Hakim Bah
Mise en scène: Hakim Bah et Diane Chavelet

Dates et lieux des représentations: 
- Jusqu'au 5 décembre 2021 au Lucernaire, Paris 6e (01.45.44.57.34.)


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