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Médée ! Médée ! : une femme en colère est une femme dangereuse...

  • Écrit par Guillaume Chérel

médéePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Nous connaissons tous le mythe de Médée (du moins, nous en avons tous entendu parler). Trahie par Jason (celui de la Toison d'or et des Argonautes, oui), qui la répudie pour en épouser une autre, Médée la magicienne fait entendre sa fureur, jusqu'à commettre le pire des crimes.

C'est une tragédienne, aux limites de l'humanité, et ses funestes passions. La figure type de l'héroïne romanesque, passionnelle, qui vacille entre fureur et sublime. Rappelons qu'elle va jusqu'à tuer ses propres enfants (en les égorgeant), ce qui suscite forcément en nous stupeur et fascination. Cette pièce, du romain Sénèque, écrit il y a deux mille ans, raconte l'histoire d'une vengeance sans limite. Le mieux est d'oublier ce que nous croyons savoir pour mieux découvrir cette amante « magicienne », une femme au-dessus des lois humaines (et masculines, patriarcales). A partir de ce postulat, la nouvelle adaptation du franco-belge Tommy Million était alléchante. D'autant plus qu'elle s'appuie sur une nouvelle traduction de la latiniste Florence Dupont. Dans sa note d'intention, le jeune metteur en scène annonce rendre à cette pièce flamboyante une « modernité radicalement contemporaine, représentant le texte dans son « immense simplicité ». Or, Médée est tout sauf simple... C'est même un contre-sens. Par sa mise en scène esthétisante, il prend le risque d'affadir un chef-d'œuvre. Ce qui n'est pas un mince exploit. Hélas, c'est presque réussi...
On entend d'abord une voix (off). Lorsque les rideaux s'ouvrent, on découvre un plateau on ne peut plus sobre, quasi dénudé : murs gris, un point d'eau... En fait, c'est un « espace de projection sensoriel », qui est censé engendrer un « théâtre physique », plutôt « qu'intellectuel », dans le but d'ouvrir un « chemin direct vers l'émotion ». Heureusement, il y a le texte. Sarah Ciliaire (la voix off) le dit merveilleusement. Elle narre le destin de cette amoureuse incandescente, exilée (elle vient d'Arménie) par passion. Affranchie de l'autorité de son père, Médée a tué, et découpé son frère en morceaux, pour permettre à Jason, le héros grec, de s'emparer de la Toison d'or. Elle qui a choisi de suivre l'homme qu'elle aime, de royaume en royaume, devient mère de deux garçons, avant de se voir brutalement répudiée pour une autre. C'est là que commence la pièce de Sénèque. Entre douleur et désir de vengeance, malgré les menaces du roi Créon, les conseils de sagesse de sa nourrice, et les appels au calme de Jason, elle va au bout de sa logique : après moi le déluge. Plus que le sentiment d'abandon, c'est la trahison, l'injustice, le ressentiment (mauvaise conseillère) qui la rendent furieuse de colère. Elle l'explique, prévient, argumente. Logique, elle dit ce qu'elle ressent et fait ce qu'elle dit.
Or donc, pour donner corps à cette tragédie, suscitant à la fois terreur et fascination, le scénographe a choisi de se (con)centrer sur la puissance poétique des mots (on le savait déjà), le jeu, le son, la lumière, plutôt que de s'appuyer sur l'interprétation de  Bénédicte Cerutti, qui incarne Médée ; laquelle semble corsetée, entravée, les trois-quarts du temps, avant de s'enflammer enfin, mais trop tard. Elle récite son texte d'un ton monocorde, désincarnée, au lieu de laisser exploser sa fureur, emportée par ce texte magnifique que le grand Flaubert, lui-même (celui de Salammbô), a dû lire et relire. On n'attend pas qu'elle trépigne sur place, en hurlant, et en s'arrachant les cheveux, mais un minimum de passion serait bienvenu. Mais à la place de l'excès, du « trop », de la colère, on reste dans le « moins », l'ascétique, le froid glacial. Il ne reste que l'arête d'une œuvre majeure. Le squelette d'un spectacle censé être vivant, vitrifié, mortifié. On dirait qu'ils jouent au ralenti. Même quand Médée finit par tout raser (sauf ses cheveux en bataille), brûler la ville. Elle qui échappe à toute morale, et n'a peur de personne, en est réduite à commenter ses actes sur un ton insipide. Sans émotion, sans intensité. Un comble ! Le talent de Bénédicte Cerutti n'est pas mis en cause ici, ni celui de ses partenaires (Charlotte Clamens, en nourrice, Cyril Gueï, en Jason, et Miglen Mirtchev, dans le rôle de Créon). C'est le parti pris du metteur en scène qui interloque. Déçoit. Heureusement, il y a le son, la musique, la fumée, et les jeux de lumière, pour ne pas s'endormir. Et la voix off, qui à elle seule met en valeur, sublime la puissance destructrice des mots de Sénèque. Une captation sonore (voire un podcast) eut été suffisante.
Le texte est au centre des spectacles de Tommy Milliot, on l'aura compris. Mais, du coup, on ne retient qu'une mise en place statique. On aurait aimé que ce texte soit effectivement davantage traversé physiquement (théâtralisé), et pas « simplement » intellectuellement. Les acteurs sont là pour ça. Pour incarner. Interpréter. Le texte existe déjà. Il se suffit à lui-même, dans des objets qu'on appelle « livres ». Ce, depuis des siècles. Pourquoi ne pas tenter d'apporter quelque chose au lieu de (re)trancher, simplifier, amoindrir, rogner, résumer, diminuer ? Les femmes sont au contraire constituées de nuances, et percluses de contradictions (comme tout être humain, en général), quand elles sont confrontées aux pires difficultés de l'existence. Sénèque ne cesse de nous le dire à travers la présence physique de Médée. Une femme-monde, en chair et en os, en sang (elle s'ouvre les veines) et en écume. Or, ici elle est ramenée à l'état de chose, figée, ânonnant mécaniquement des propos d'hystérique dénuée de raison. Un metteur en scène doit savoir s'effacer derrière le texte. Agir « pour » celui-ci, avec les comédiens. Ne pas se mettre en avant, au risque d'aller « contre » l'œuvre.  

Médée
Texte : Sénèque, nouvelle traduction de Florence Dupont
Mise en scène et scénographie : Tommy Milliot
Avec Bénédicte Cerutti (Médée), Charlotte Clamens (Nourrice), Cyril Gueï (Jason), Miglen Mirtchev (Créon), et un binôme d'enfants, en alternance.
Dramaturgie et voix : Sarah Cilliaire
Lumières : Sarah Marcotte
Sons : Adrien Kanter

Dates et lieux des représentations : 

-  Du dim. 26/09/21 au dim. 03/10/21 à La Criée - Marseille  - Tel. +33 (0)4 91 54 70 54
- Du jeu. 07/10/21 au sam. 09/10/21 au Théâtre National de Nice- Tel. +33 (0)4 93 13 90 90
-  Du mar. 09/11/21 au mer. 10/11/21 au Théâtre Durance - Château-Arnoux-Saint-Auban- - Tel. +33 (0)4 92 64 27 34
-  Du mer. 01/12/21 au sam. 11/12/21 aux Célestins, Théâtre de Lyon -Tel. +33 (0)4 72 77 40 00
-  Du jeu. 10/03/22 au sam. 12/03/22 à La Comédie de Béthune - Tel. +33 (0)3 21 63 29 19
-  Du jeu. 17/03/22 au ven. 18/03/22 à Le Bois de l'Aune - Aix-en-Provence - Tel. +33 (0)4 88 71 74 80
-  Du ven. 25/03/22 au lun. 28/03/22 à La Villette - Paris - Tel. +33 (0)1 40 03 75 75

 


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