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Léon Tolstoï au théâtre : Et si Anna Karénine avait aimé une femme ?

  • Écrit par : Guillaume Chérel

KaréninePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Il fallait oser : adapter librement et de manière contemporaine, un classique de la littérature amoureuse : « Anna Karénine », du grand Léon Tolstoï, que l'on résume trop souvent à la femme adultère qui se suicide (pour expier ses pêchés) en se jetant sous un train...

Alors qu'il s'agit évidemment d'une énième Emma Bovary qui s'ennuie avec son mari coincé, elle qui ne rêvait que de prince charmant et de folle passion. Une femme élevée comme était censée l'être une femme de son époque, placée sous le joug masculin. Mais sous la plume de Laetitia Gonzalbes, qui assure la mise en scène, Vronsky, l'amant d'Anna Karénine est devenu Varinka, la maîtresse d'Anna... En changeant de sexe, de l'amant, tout ce que Tolstoï dénonçait au moment où il a écrit son chef-d'œuvre devient d'autant plus actuel, au moment où on assiste à un regain de l'homophobie (relayé par les réseaux « soucieux ») et de la lutte pour la libération de la femme (#metoo / balance ton Harvey Weinstein...).   

Rappel de l'histoire : Anna Karénine, issue de la « bonne » société et mariée à un haut fonctionnaire dénué de toute sensualité. Bref, lors de la nuit de noce, ça se passe mal : elle le subit comme un viol « autorisé » par la loi, et non comme l'accomplissement d'un amour. Alors qu'elle lutte intérieurement (il la néglige), elle finit par se laisser séduire et trompe son mari avec Varinka, une femme bohème qui finit par l'aimer passionnément, sensuellement. Femme sincère, en quête d'absolu, elle sacrifie tout à sa liaison avec sa maîtresse : sa vie de femme, sa vie d'épouse, sa vie de mère (contrainte et forcée), et donc sa réputation. Vivant en marge de la société moraliste, Anna supporte de plus en plus difficilement les effets de cette liaison. En proie aux plus vifs tourments, et prise dans un engrenage dont elle ne peut se délivrer, elle met fin à sa vie en se jetant sous un train. Fin.
Mais Laetitia Gonzalbes développe en décortiquant les rapports humains. Elle questionne la morale pour démontrer que le bonheur d'un être (d'une femme, en l'occurrence) ne peut pas reposer sur le sacrifice de ses besoins fondamentaux. Si l'amour est au centre du roman de Léon Tolstoï, la liberté est au cœur de l'Anna Karénine revue par Laetitia Gonzalbes. Elle questionne : la dichotomie entre morale et liberté est-elle inévitable ? Cette morale (religieuse la plupart du temps) pousse à penser qu'Anna Karénine, du fait de l'adultère et « l'abandon » de son fils, serait l'incarnation du pêché. Sa « déchéance » la conduit au suicide, rongée qu'elle est par les remords. Mais si on place, au contraire, Anna Karénine en symbole de la liberté, donc de la libération de la femme, elle devient le miroir de nos propres questionnements et nous renvoie à nos choix, nos renoncements, nos lâchetés...Toute la force du roman réside dans cette double interprétation du rôle d'Anna, superbement campée par Lise Laffont, parfaite en jeune ingénue, encore fragile sur ses patins, qui va se transformer en loque humaine ravagée par l'alcool. Finalement,l'homosexualité passe au second plan. On finit par l'oublier car ce sont les sentiments qui comptent. Malgré tout, on peut voir dans l'exclusion d'Anna Karénine (par la « bonne société), femme surveillée jusqu'à sa sexualité, le point de vue obsolète que l'on portait alors, au XIXe sicèle (et encore aujourd'hui, on croit rêver !) sur le mariage et la position de la femme (soumise, docile, dominée). En effet, il subsiste toujours une frange de la société, de l'Humanité, via la religion, qui entend imposer ses vues dans le domaine du privé (la sexualité).
L'homosexualité suscite encore des  actes de malveillance et d'agressivité́. Nous y sommes confrontés quotidiennement. En ce sens, cette mise en scène résolument moderne d'Anna Karénine décuple la force du sujet : l'amour n'a pas de sexe. Tous les interprètes sont excellents. Les costumes (de Claire Avias) sont parfaits. Léger bémol sur l'éclairage (Charly Hove) et la musique (Tim Aknine et David Enfrein) peut-être trop présents... Affaire de point de vue. Le texte ayant un peu vieilli, Laetitia Gonzalbes modernise, « déringardise », avec de la danse (ça le fait) et les apartés du narrateur masqué (clin d'œil au Bel-Ami de Maupassant et aux poèmes et partitions de Jean Fournée ?), pour combler le caractère tragico-dramatique de ce classique indépassable. Mais parfois plombant. Cela reste un spectacle rythmé et émouvant pour qui aime l'amour, toujours !

Anna Karénine
Adapté librement par Laetitia Gonzalbes
Avec Lise Laffont, Marroussia Henrich, David Olivier-Fischer, Samuel Debure
Durée : 1h30

Dates et lieux des représentations: 

- Jusqu'au 6 janvier 2019 au théâtre de La Contrescarpe (5, rue Blainville – 75005 Paris). Réservations : 01 42 01 81 88 / ww.theatredelacontrescarpe.fr. Lundi et mardi à 19 h 30 et dimanche à 20 h 30.

-  Jusqu'au 23/12/2019 ( Lundi et mardi à 21h, dimanche à 20h30) au théâtre de La Contrescarpe (5, rue Blainville – 75005 Paris). Réservations : 01 42 01 81 88 / www.theatredelacontrescarpe.fr

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