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« Fille » de Camille Laurens : la cause des femmes

  • Écrit par Serge Bressan

fillePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Rythmant les premières pages, comme un leitmotiv. « C’est une fille ». Oui, « ça commence avec un mot, comme la lumière ou comme le noir. Ta naissance ressemble à la création du monde, et il y a le ciel et il y a la terre… » Ça commence ainsi, un des livres les plus enthousiasmants de cette rentrée d’été 2020, et c’est « Fille » de Camille Laurens. Ecrivaine confirmée (douze romans dont « Dans ces bras-là »- prix Fémina 2000, sept essais et trois pièces de théâtres depuis 1991), feuilletoniste et nouvelle membre du jury du prix Goncourt (depuis le 11 février 2020, date à laquelle a succédé à Virginie Despentes) après avoir été jurée du Fémina, elle signe là un roman mêlant allègrement autofiction (faut-il voir dans « Fille » un effet-miroir à « Fils », le texte de Serge Doubrovsky paru en 1977 ?) et réflexion. D’autres ont défendu la cause du peuple, Camille Laurens milite pour la cause des femmes. Sans excès, sans radicalité- elle confie la genèse de son nouveau roman, « Fille » : « Dans cette période, naître fille, c’est n’être qu’une fille. […] C’est le mouvement ≠MeToo qui m’a amenée à réfléchir de nouveau, et de manière plus précise et plus informée, à ce que signifiait être une fille aujourd’hui, par rapport aux années 1970 ».

Ainsi, la narratrice de « Fille », Laurence Barraqué, se raconte. Une vie de femme. De fille, surtout- ce mot à qui la langue française accorde au moins quatre définitions : personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, à sa mère ; enfant de sexe féminin ; (vieilli) femme non mariée ; prostituée. Laurence Barraqué est née en 1959 à Rouen, a grandi dans une famille de confession protestante avec sa sœur et une époque où le patriarcat était la règle de vie. Lorsqu’on demandait au père s’il avait des enfants, il répondait : « Non, j’ai deux filles »… Oui, c’est alors une évidence, naître garçon facilitait nombre de choses. Parce que le féminin de « garçon », c’est « garce »… Dans la seconde partie du roman, la narratrice est devenue mère d’une fille prénommée Alice dans les années 1990 où la contraception et l’avortement sont choses légales, et plus tard apparaîtra le mouvement #MeToo. Les questions surgissent, sont là- avec des esquisses de réponse : être une fille, avoir une fille, comment faire ? que transmettre ? Au fil des pages de la première partie, il y a la sexualité naissante à l’adolescence, l’éveil à la sensualité, l’amour et ses premières turbulences ou encore le grand-oncle qui s’est laissé aller à des attouchements sur la petite fille de 9 ans… De sa belle écriture, aussi limpide que liquide, Camille Laurens signe un livre-événement, tout en bonheurs et tourments, en réflexions aussi acérées que tendres sur les relations humaines, sur la condition féminine au fil de dernières décennies… Récemment, simplement, l’écrivaine a rappelé : « Le masculin l’emporte sur le féminin, bien-sûr, c’est de la grammaire, mais c’est aussi vrai dans la vie ! La langue nous modèle et nous structure profondément et inconsciemment. C’est le rôle de l’écrivain d'en faire prendre conscience au lecteur »… 

Fille
Auteur : Camille Laurens
Editions : Gallimard
Parution : 20 aout 2020
Prix : 19,50 €

« Fille » est également disponible en version audio. Texte intégral (environ 6 heures) lu par Elsa Lepoivre, de la Comédie-Française. (« Ecouter lire ». Gallimard, 21,90 €).

Extrait:

« ‘’C’est une fille’’.
Ça commence avec un mot, comme la lumière ou comme le noir. Ta naissance ressemble à la création du monde, et il y a le ciel et il y a la terre, une parole coupe en deux l’espace, fend la foule, sépare le temps. Ce n’est pas Dieu qui la prononce, toutefois, autant que tu le saches tout de suite, c’est Catherine Bernard, sage-femme à la clinique Sainte-Agathe où l’horloge murale indique cinq heures et quart. cette annonce, elle ne l’a pas préparée, elle n’a rien désiré ni décidé, ayant d’autant moins d’opinion qu’elle est bonne sœur… »

 


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