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Française : une héroïne au poing levé d'Alexandre Jardin

  • Écrit par Julie Cadilhac

FrançaisePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Dans l’avertissement, en préambule, Alexandre Jardin prévient : «  Ce roman est le premier d’une époque nouvelle. Je n’écris plus pour éviter par l’imagination, j’écris pour me révolter. Et pour contribuer à la lisibilité du monde, au risque de braquer l’oreille publique. » Et plus loin… "Ce risque me vaudra sans doute mille ruptures avec les friands de la distanciation, les résignés au capitalisme qui valdinguent les entrepreneurs et flambent les gens simples jusqu’au noyau, bref avec tous ceux qui ont des mois sans fins de mois."

L'auteur du Zèbre, de Fanfan, du Petit Sauvage continue d'user d'une focalisation interne. La narratrice se nomme Kelly, elle est professeure vacataire de lettres classiques; elle cumule les amours ratés, tente de prendre soin d’une mère qui perd la tête, a le béguin sévère pour son beau-frère Didier - marié à Cerise à l’optimisme épuisant - et voit s’éloigner avec inquiétude son autre soeur Cindy qui s’est amourachée d’un islamiste extrémiste. Pour bien débuter l’histoire, notre héroïne se réveille un matin dans sa voiture avec la certitude d’avoir été violée, et son chien assassiné sur la banquette arrière... Qui a commis un tel acte? Kelly décide de mener l'enquête seule. On suit ses déboires de jeune femme de 33 ans accumulant les dettes et les embrouilles, vivant ses derniers soubresauts de foi en la justice et en l’égalité pour tous et qui va ainsi finir par se rallier à une démarche collective qui démarrera dans un café solidaire - qui s’apprête à être fermé faute de subventions -  et se poursuivra sur un rond-point….avec des gilets jaunes.
Alexandre Jardin a créé une galerie de personnages aussi singuliers qu’attirants. Kelly a un tempérament de feu, distribuant les claques avec un naturel désarmant, jouissant des plaisirs à portée de main en épicurienne décomplexée. Combattive, amoureuse passionnée, effrontée, elle désarçonne autant qu’elle séduit. Autour d'elle gravitent deux types de personnalités : ceux qui refusent de baisser les bras, nagent avec panache à contre-courant et s'épuisent et les désillusionnés qui tremblent en silence et n'espèrent plus rien. 

Moi, Kelly la vaincue, l'interdite bancaire bientôt et à jamais, je consentais à changer de valeurs et à devenir la substance même du Mal officiel, la chair même de ce qu'il convient de tenir pour nauséeux. Oui, j'appartiendrais à cette France moisie qui horripile les assis. Toujours cette idée très Rive gauche que le peuple, cette bête sale dotée d'un cerveau reptilien, serait une force d'usure de la démocratie, populiste par fatalité, hideusement animée, genre Playmobil équipé d'un manteau noir...Mon Dieu comme les dégâts de cette idée qui nous animalise sont incommensurables! Dans la vulgate élitaire qui est la leur et qui a l'air compassionnelle en surface, tant ils s'aiment dans leurs postures de bonté, nos souffrances quotidiennes, ils s'en battent les couilles. Nos souffrances à nous, les Gaulois et les basanés, ils les considèrent très curieusement comme quelque chose d'admissible, de raisonnable, disent-ils, et on nous prie de nous y résigner nous aussi sans péter une durite - sinon nous sommes antidémocrates, d'un déboutonn,é populacier qui pue les Ligues infâmes d'avant-guerre et la grosse sueur des S.A. L'aise avec laquelle on nous balance ce genre de phrases a quelque chose de pas possible.On a convoqué l'histoire de France ou de l'Europe dans ses méandres ignobles, ses sinuosités les plus xénophobes, pour ne pas nous voir dans notre réalité de déconfits ruraux.

L’écriture d’Alexandre Jardin charme pour sa fougue revigorante, son espièglerie intrinsèque et son incontestable fluidité. On embarque avec enthousiasme en compagnie de cette « Française » qui ne remportera sans doute pas l’adhésion de tous mais ne laissera personne indifférent. Manifeste littéraire pour les oublié.e.s d’un système dépassé qui ne prend pas à bras-le-corps les problèmes sociétaux et économiques mais continue de colmater une chaloupe en train de couler, ce roman entend simplement, par le biais de la fiction, rappeler qu’il n’y a pas qu’un point de vue des situations et que la dichotomie morale est inquiétante. D’ailleurs les personnages de ce récit ne sont pas des modèles ni des héros…ce sont simplement des êtres usés qui constatent avec aigreur que leur réalité, là-haut à Paris, est niée et qu'ils sont catégorisés dans des clichés dont ils ne peuvent se dépêtrer. Comment se faire entendre si la démocratie ne résonne plus au travers des bulletins de vote? La violence n'est-elle pas parfois l'ultime réponse au désespoir, le dernier cri du condamné?

Ce roman fera-t-il des vagues comme le redoute - l’espère?- son auteur? Validera-t-on son point de vue? Il a le mérite - en tous cas - de donner une identité  - même inventée - à ceux que l’on désigne toujours collectivement.

Lisez Française...pour embrasser, l'espace de 300 pages, le "Peuple" et percevoir ses douleurs, ses doutes et ses drames. Outre cela, Alexandre Jardin, incorrigible écrivain de romances, parle ici aussi d'amour...et l'on vibre assurément, même si les rêves à Vire ont une durée proportionnelle au respect avec lequel l'on traite les employés de l'usine de Denys Lacombe. Si l'auteur affirme vouloir prendre pied dans le réel, il n'oublie pas d'ajouter ces hasards heureux qui n'existent que dans les romans et Kelly est un personnage de roman, assurément! Certes, elle accumule les poisses de tous genres mais elle fait tourner la tête de nombreux hommes et cela lui donne un « attrait » que n’ont pas beaucoup d’héroïnes de l’ordinaire…quant à Pierre-esprit, il faut reconnaître qu’il est bien tentant d’y percevoir une apparition - plus ou moins fantasmée - de l’auteur en personne. Qui sait?

A lire!…pour Kelly, pour Didier, pour Gilberte, pour Dudule, pour Zazou et Loïc, pour Leïla, pour Nicolas…

Tout ton être exaspère et s'exaspère d'exister, vadrouille dans l'incohérence, rouscaille dans des élans contraires qui te freinent. Tu ne désires, Kelly, que pour te brimer, ne déclares que pour te contredire et ne bondis dans une direction que pour piler. Tu te vantes pour sombrer ensuite dans l'excès d'immolation. Tu es à la fois une brise de Stendhal et des embruns d'Hugo qui n'est pas de notre taille, qui voit trop grand pour nous. Tu as une ouverture de compas extraordinaire. Tu es odieuse.

Un coup de poing à la bien-pensance, un pied de nez à l'uniformité, un moment de lecture fort intéressant pour qui prône avec conviction l'impérieuse nécessité de ne laisser personne sur le bord du chemin....

Française
Editions : Albin Michel
Auteur : Alexandre Jardin
Parution : 3 juin 2020
Prix : 19,90€


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