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La perle et la coquille : un hymne à l'affranchissement du féminin afghan de sa gangue culturelle

  • Écrit par Catherine Verne

La perle et la coquillePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Partout, la culture s'est emparée de la distinction générique qui sépare les sexes. Cette relecture du biologique a revêtu une forme qu'illustre magistralement le roman de Nadia Hashimi, "La perle et la coquille". Le roman, la littérature, voilà précisément cette parole particulière qui raconte des histoires en même temps qu'elle découd et libère ce qui, fût-ce de fil blanc, était pourtant cousu à l'intérieur pour durer. Car tandis que les histoires d'hommes relatent des conquêtes ponctuelles, introduisant de l'autre dans le même, ce que -se- racontent les femmes, relève par tradition d'une transmission visant la répétition d'états de faits à l'identique seulement. N'est-ce pas aux femmes que la culture a généralement confié la tâche de perpétuer la cohésion sociale, d'où notamment via la tradition du tissage, et celle de conter toujours les même mille et une histoires qui endorment les enfants ou tiennent éveillés les sultans?
Et n'est-ce pas au fond, ce qu'on demande ingénument à un roman : raconter des histoires? Mais quelles histoires ici! Nadia Hashimi entremêle les destinées convergentes de deux héroïnes qui incarnent pourtant à plusieurs générations d'écart la femme afghane. L'une, Rahima, grandit de nos jours en pays Taliban sous l'apparence d'un garçon grâce à la tradition des "bacha posh" avant d'être mariée de force comme ses soeurs et de s'évertuer à retrouver la merveilleuse liberté masculine entrevue enfant; l'autre, Shekiba, fait, quant à elle, face au début du vingtième siècle aux aléas ingrats de sa condition de femme. Par delà les générations, elles se ressemblent, elles se répondent, elles se prolongent. Il s'agit bien, à quelques nuances près, du même tempérament, du même bout courageux de femme, les deux héroïnes relevant d'ailleurs de la même lignée familiale: la jeune fille de 2007 dont la féminité ici est d'entrée niée rappelle, par son acharnement à décider de son destin pour elle-même, son aïeule née en 1900, qui n'eut de cesse de s'octroyer une place de genre masculin, défendant ses droits à la terre ou se donnant les moyens d'une ascension sociale improbable. Pour goûter aux privilèges des hommes, toutes deux ont un vécu par période travesties jusqu'à l'androgynie, comme pour, à la croisée des deux sexes, le fort et le faible, en désigner par là-même la radicale hiérarchie.
Cette domination du féminin par le masculin est particulièrement illustrée par les choix romanesques de l'auteur. Si la femme afghane est le sujet du livre, il s'agit d'une femme dont les attributs corporels spécifiques font du coup figure de personnage bien secondaire, le premier plan étant accordé à sa "fonction" sociale, notamment familiale et domestique mais aussi politique, car, l'histoire avançant en intrigues, la femme sort de la maison, du palais, du harem.  Le corps, qui a si souvent caractérisé le féminin, pourra sembler cependant passé ici sous silence, toute génération confondue, comme si rien n'évoluait, jusqu'à ce qu'il acquiert une "voix" - parlementaire ici- or il est bien présent, sans pathos ni complaisance sous la plume de Nadia Hashimi, certes réduit aux fonctions sociales de la maternité, de la parure, et de la consommation sexuelle la plupart du temps. Evoquant cette femme, l'auteur met systématiquement en scène un corps battu, instrumentalisé, interchangeable, immolé, défiguré, lapidé, une plaie sous laquelle vibre un corps féminin gorgé d'émotions vives, criant d'une douleur muette, exultant d'un espoir et d'une rage silencieux, irradiant d'une féminité inaliénable et secrète.
On appréciera la sobriété de l'écriture de Nadia Hashimi qui rend manifeste cette réification des personnages féminins. On rencontre d'ailleurs peu la femme en face à face ici, ou alors son visage enlaidi porte la grimace même de son infortune, mais sa parole lui donne de l'espace, du temps, et surtout une place. Et c'est d'abord la parole d'une narratrice, car celle qui dit "je" dans le roman peut le dire en tant que "sujet", et c'est aussi celle d'une conteuse, tante d'une héroïne et descendante de l'autre, personnage d'une importance capitale qui permet d'articuler les deux histoires au long du roman.
Place de la femme, temps générationnel, espace politique: comment cette parole romanesque en rend-elle compte? Certes les lieux et les durées ici où s'inscrit ce propos de femme sont légiférés et circonscrits par des hommes: maison, domaine, palais, harem, villes, terres. L'identité même des femmes change avec leurs déplacements, comme les prénoms qu'on choisit de leur prêter sous un toit donné. Quant à l'histoire, elle est, comme la géographie, faite par les hommes, et le roman en restitue nombre de jalons tels le règne de Habibullah Khan et l'oeuvre de son fils Amanullah ou le début de la troisième guerre anglo-afghane. Nadia Hashimi dépeint des hommes, eux-mêmes pris dans les rouages d'un impératif de domination masculine qui les dépasse pour certains, des hommes qui ravalent une certaine sensibilité, se montrent capables de pleurer celle qu'ils aimaient, ou de propulser leur épouse réformiste au devant de la scène politique pour soutenir notamment l'instruction féminine.
Quoi qu'il en soit, les paroles de femmes relatent l'histoire que les hommes font, et ce faisant la défont peut-être, comme un tissu, fil après fil.  Il vient ainsi un moment où la femme cesse de répéter une trame où l'homme seul faisait événement. Ce moment, l'avènement de la littérature, partout, contribue à son émergence. C'est à ce moment que s'intéresse "la perle et la coquille", hymne à l'affranchissement du féminin afghan de sa gangue culturelle. En anglais, soulignons que le titre original était "The Pearl That Broke Its Shell", référence précisément littéraire à la poésie persanne qui, sous la plume de Jalal ad-Din Muhammad Rumi,  dit au treizième siècle: "L'eau de mer supplie la perle de briser sa coquille".

LA PERLE ET LA COQUILLE

Auteur : Nadia HASHIMI
Traducteur : Emmanuelle GHEZ
Date de parution : 19 juin 2015 / Prix : 18.20 €
Nombre de pages : 432


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