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Gilles Lapouge ou l’humilité incarnée

  • Écrit par Guillaume Chérel

Gilles LapougePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/  A plus de 90 ans, Gilles Lapouge est plus connu au Brésil que dans son propre pays, la France. Alors que c’est sans conteste l’une de nos plus belles plumes. Souvent à deux doigts d’avoir un grand prix littéraire, il est toujours passé à côté des récompenses, notamment avec « Les Folies Königsmarck », « l’Incendie de Copenhague », ou « Le Bruit de la neige », et « L’âne et l’abeille », récemment. Et le pire, c’est qu’il a l’air de s’en moquer comme de sa première pige au quotidien O Estado, dans lequel il écrit depuis soixante-cinq ans.

 

C’est sans doute ce qui a attiré Eric Poindron (50 ans), auteur lui-même, qui a eu l’idée de cet abécédaire intime, « en toute liberté ». Mais revenons au parcours de ce drôle de flâneur, qui ne se revendique de rien, comme dirait Panaït Istrati : « Vive l’homme qui n’adhère à rien ». Ni grand marcheur, encore moins aventurier, il est pourtant connu pour être un « étonnant voyageur », depuis qu’il traîne ses guêtres au Festival de Saint-Malo, créé par Michel Le Bris et le regretté Jean-Claude Izzo, il y a plus de 20 ans. C’est surtout un érudit, un conteur, passionné des livres, plus que de la littérature, grand admirateur de l’écrivain Norvégien Knut Hamsun, mais aussi de Dostoievski et d’Hemingway.
Il passe son enfance en Algérie où son père est militaire. Après des études d'histoire et de géographie, il devient journaliste.En 1950, il part pour le Brésil. Pendant trois ans, il travaille pour le quotidien brésilien de São Paulo, dont il est le correspondant le plus ancien au monde. De retour en France, il collabore au « Monde », au « Figaro Littéraire » et à « Combat ». Il participe à l'émission de Bernard Pivot « Entre guillemets » qui deviendra « Apostrophes » (que Pivot lui propose de co-présenter mais lui préfère partir au Brésil). À « France Culture » il produit l'émission « Agora », puis « En étrange pays ». Sa carrière d’éditeur tourne court, chez Hachette, lorsqu’il démissionne parce que son boss refuse de publier le texte d’un jeune inconnu recommandé par la regrettée Régine Deforges : un certain Hervé Guibert.
Il fait partie du comité de rédaction de « La Quinzaine littéraire ». Il a reçu le prix Pierre Ier de Monaco pour l'ensemble de son œuvre.On peut le rencontrer tous les ans à Saint-Malo pendant le festival Étonnants voyageurs: « Je ne suis pas mélancolique mais, quelquefois, j'aime faire des cures de mélancolie » confesse t-il. Mais attention, un Gilles Lapouge peut en cacher un autre. Il est à la fois « le journaliste aux 20 000 articles », un auteur éclectique, qui travaille à la commande, talentueux mais discret, le voyageur qui voyage si peu et ne tient jamais en place, le géographe poète, et l'historien de la petite histoire. Un écrivain tout court. C’est déjà beaucoup. Il n'aime d’ailleurs guère les étiquettes. L'auteur des « Équinoxiales » a aussi joué la fille de l'air en l'Islande, traversé l'Afrique, sans pour autant être un nomade. Alors qu’il a peut-être voyagé beaucoup plus, et mieux, que bien des prétendus bourlingueurs. Lui sait musarder, à la manière d’un Nicolas Bouvier (qu’il a connu dans les années 60, avant qu’il devienne l’écrivain culte auteur de « L’usage du monde »), inventer comme Blaise Cendrars, écrire sur les pirates, sans être spécialiste ni historien. Gilles Lapouge est modeste mais c’est un grand écrivain. Pas étonnant qu’il aime le mot « jadis ». Des auteurs, à la hauteur, comme lui, on en fait plus. C’est ainsi avec mélancolie qu’il regrette de ne pas revoir plus souvent un autre petit géant des lettres, l’Albanais Ismail Kadaré, auteur du « Général de l’armée morte ». Ce « fan » de Jacques Lacan sait choisir ses mots : s’il dit qu’un « livre, ce n’est pas de la science, c’est de la folie ». C’est qu’il sait de quoi il parle. Avec Cervantes, il pense que les livres « disent toujours la vérité. La preuve, si on doit décrire une personne, le moyen le plus sûr est de dire qu’elle ressemble au personnage d’un roman ». Pour Lapouge, la littérature ne copie pas la vie. C’est le contraire. La vie copie les livres. Autrement dit, comme disait Liberty Valence : quand la légende est plus belle que la réalité, choisissez la légende. Gilles Lapouge en est déjà une.

Livre : « Gilles Lapouge en toute liberté : abécédaire intime ».
Avec la collaboration d’Eric Poindron.
Editeur : Le passeur, 239 p, 19 euros.


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