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Morphine : journal d’une addiction

  • Écrit par Christian Kazandjian

morphinePar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Tirée de deux nouvelles de Boulgakov, Morphine explore, en mode burlesque et tragique, une descente aux enfers de la drogue.

L’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), mondialement connu pour son roman Le maître et Marguerite, est également auteur de pièces de théâtre, de nouvelles. De Morphine et Récits d’un jeune médecin, Mariana Lézin a tiré, avec Adèle Chaniolleau, Morphine qu’elle met en scène. Les deux textes « collent » parfaitement, car porteurs d’une large part d’autobiographie : Boulgakov a exercé la médecine avant d’écrire tout en cédant à l’attrait des paradis artificiels aux couleurs écarlates des champs de pavot.

Bomgard, jeune praticien se débat, dans la campagne arriérée, avec les maladies, les amputations, les accouchements, la méfiance de ses pairs et la confiance aveugle des paysans en ses dons. Puis, le voici muté dans un grand hôpital. Cela devrait aller mieux, mais les mêmes questions sur son métier, sur l’existence, le tenaille jusqu’à ce qu’il reçoive le journal intime de Poliakov, un ancien collègue morphinomane. On assiste dès lors à la plongée d’un homme vers l’abîme jusqu’à une fin qu’on devine tragique.

Personnalité multiple

Le jeu se partage entre deux comédiens. Sont-ils Bomgard et Poliakov ? Tour à tour l’un ou l’autre ? Ou sont-ils un seul être que scinde la drogue en deux parties inégales : l’une empreinte de sagesse et de mesure et l’autre entraînée dans le maelstrom létal de la folie ? Cet aspect schizophrénique de l’addiction porte en soi tout le poids d’une humanité en souffrance. Poliakov, s’enfonçant de plus en plus dans la recherche de l’apaisement que procure la morphine, se noie dans un abîme de solitude et de douleur physique et morale que seule la poésie peut exprimer sans pathos. L’adaptation des deux textes, plaçant les Carnets en première partie confère à la pièce un crescendo haletant, allant du burlesque grand guignolesque aux ténèbres du drame.

Perte de repères

L’hémoglobine jaillissant en geyser d’une jambe amputée se mêle avec le liquide amniotique d’une jeune parturiente, puis le bleu de méthylène d’un aérosol : les couleurs expriment, sur le blanc clinique de l’hôpital et de la neige qui engorge le paysage, les joies et satisfactions du jeune médecin qui vainc ses doutes. Un lointain tambour rythme les battements d’un cœur qui s’emballe. Et survient le noir ( le négatif) qui envahit tout, et que seules troublent les silhouettes blafardes des fantômes qu’engendre la drogue ; il obscurcit l’esprit du morphinomane, jusqu’à lui faire perdre le sens des réalités (Poliakov ne prête, par exemple, aucun intérêt à la Révolution bolchevique qui agite la Russie et bientôt le monde). Il n’est, dès lors, sans soins appropriés (question qui taraude le médecin : « Comment le sauver ? ») aucune issue.

Remarquablement servi par les deux comédiens (Brice Cousin et Paul Tilmont) Morphine pose, après Boulgakov, la question de la place des victimes des drogues dans nos sociétés. Faut-il les punir, éloigner ces dangereux sujets (dangereux d’abord pour eux-mêmes) ou doit-on les accompagner, les soigner, les réintégrer ? Boulgakov, en médecin et citoyen, soulevait le problème il y a plus d’un siècle. Il est d’une brûlante acuité aujourd’hui. Et Morphine, entre sotie burlesque et empathie poétique, nous rapproche de nos semblables qui, engoncés dans une atroce solitude, souffrent, corps et esprit sclérosés par la gangrène de la drogue.

Morphine

D’après Morphine et Récits d’un jeune médecin de Mikaïl Boulgakov
Adaptation : Adèle Chaniolleau et Mariana Lézin

Mise en scène : Mariana Lézin
Dramaturgie : Adèle Chaniolleau
Avec Paul Tilmont et Brice Cousin
Scénographie et construction des décors : Emmanuelle Debeusscher
Lumières : Nicolas Natarianni
Création vidéo : Guillaume Dufnerr
Musiques et sons : Stephan Villieres
Costumes : Patrick Cavalié et Ève Meunier
Administration : Bernard Lézin et Nina Torro
Production et diffusion : Mélanie Lézin

Dates et lieux des représentations: 

-Jusqu’au 30 décembre 2021 au Théâtre de Belleville (Paris 11e) tél. : 01.48.06.72.34., 


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