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Karamazov : la remarquable pièce dostoïevskienne de Jean Bellorini

  • Écrit par Julie Cadilhac

karamazovPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ On le sait depuis longtemps…Jean Bellorini maîtrise l’art de monter une oeuvre non théâtrale sur le plateau sans la dénaturer. Et quel talent de dramaturgie faut-il avoir en besace pour rendre intelligible et passionnant le pavé de Fédor Dovtoïevski, Les frères Karamazov, donner l’opportunité de jouir de sa prose en mettant en exergue chaque trait d’esprit, chaque boutade, chaque acmé narrative et - en outre - de donner entendre les questions métaphysiques et existentielles que l’oeuvre soulève, notamment sur l’existence de Dieu. N’oublions pas, d'ailleurs, d’applaudir la superbe traduction choisie d’André Markowitz!

Accompagné de ses géniaux et fidèles comédiens de route et de quelques nouveaux - tout aussi brillants-, Jean Bellorini rend vivante cette Russie de la fin du XIXème siècle et réussit le tour de force de faire de ce drame spirituel - qui explore des thèmes philosophiques tels que la foi et la doute et la raison - une représentation digeste, riche en minutes pétillantes, jamais lassante.
L’intrigue tourne autour de trois fils et de leur père, Fiodor Pavlovitch Karamazov, homme libidineux, vulgaire et sans principes, et du parricide que va commettre l'un d'entre eux. Les enfants sont - en réalité -  au nombre de quatre car le père a donné naissance à un enfant illégitime, nommé Smerdiakov. Trois fils, trois idéaux-type de la société russe de la fin du xixe siècle : Alexeï, le plus jeune, est un homme de foi ; Ivan, le deuxième fils, est un intellectuel matérialiste qui se demande si tout est permis, dans la mesure où Dieu n'existe pas ; Dmitri, leur demi-frère et l’aîné, au tempérament fougueux, a en lui le vice et la vertu qui se livrent bataille, incarnant, selon les dires de l’auteur lui-même, « l'homme russe ». Dimitri et son père Fiodor se sont épris de la même femme, Grouchenka, une femme de mauvaise vie, qui jouent d’eux. Le premier est d'ailleurs fiancé à Katerina Ivanovna, noble, fière et généreuse, qui reste fidèle à Dimitri malgré ses frasques, troublée cependant par l’amour que lui voue Ivan.
Outre cette intrigue principale, une autre histoire s’étend sur l’ensemble du roman, celle de l’écolier Ilioucha, fils du Capitaine Sneguiriov, officier ruiné et insulté par Dimitri, qui tombe malade et dont les funérailles sont narrées dans le chapitre du roman.

[bt_quote style="default" width="0"]Je suis le père. Il faut bien que je lui dise un mot de justice.[/bt_quote]

La pièce s’ouvre sur un prologue cocasse pris en charge par Camille de la Guillonnière métamorphosée en une façon de propriétaire terrienne - Catherina Khokhlakova? La mère de Lise? : « Etant donné l’épaisseur du roman, un point dramaturgique » semble utile...et c'est d’autant plus drôle quand on sait que c’est le comédien lui-même qui a co-adapté avec Jean Bellorini cette oeuvre magistrale. Quelques informations indispensables sur l’intrigue plus tard, « le diable et le bon Dieu » vont pouvoir lutter «  avec pour champ de bataille le coeur des gens ». C’est l’heure de rencontrer Alexeï, lumineux François Deblock, à la pureté incarnée et aux ambitions en soutane ; mais aussi Dimitri l’exalté, époustouflant Jean-Christophe Folly dont l’énergie du désespoir éclabousse tout le plateau et qui sait tout autant dialoguer en notes jazzy accompagnées d’un piano complice qu’éructer nu comme un vers pour clamer son innocence ; le tourmenté Ivan dont l’intelligence aiguë est attirée par les interrogations métaphysiques...pour sa perte, séduisant Geoffroy Rondeau à l’incarnation de la folie troublante ; Smerdiakov l’indésirable, sombre et inquiétant Marc Plas, qui nourrit sa haine dans les bas-fonds et devient le bras opportun d’un meurtre que tous les frères espèrent ; le Capitaine Sneguiriov, déstabilisant de réalisme soviétique, d’honneur chevillé au corps et d’amour paternel, superbement interprété par Mathieu Delmonté ; Grigori, Nikolaï, camarade de classe d’Ilioucha, remarquablement incarné par Jules Garreau. Et puis il y a les rôles féminins : Karyll Elgrichi est une Katérina Ivanovna médusante, d’une sensualité élégante et troublante, d’une désespérance émouvante - « Je serai votre mobilier. Je serai le tapis sur lequel vous marchez. ». Lui fait face Clara Mayer, brillante dans son statut d’enjôleuse aimée du père et du fils. Toutes deux antinomiques, ceux qui suivent la compagnie Air de Lune, apprécient cette dualité retrouvée qui les avait déjà fait rayonner en Eponine Thénardier et Cosette Fauchelevent dans « Tempête sous un crâne ». Blanche Leleu, enfin, en Lise, jeune fille souffrant de paraplégie des jambes, éprise d’abord d’Alexei puis d’ivan, émeut par ses manières d’oiseau blessé, son obscure clarté qui en fait un personnage aussi attirant que capricieux et déroutant.
Ajoutez à cette distribution talentueuse une scénographie épatante qui joue d’espaces en aquarium, où la vitre est le prétexte des conversations étouffées, confine l’intimité en huit-clos, exprime l’isolement de chacun malgré la pléthore des personnages…mais également qui crée des minutes de jeu en contre-plongée où le spectateur doit lever la tête pour suivre la conversation des personnages perchés sur le toit de la structure au centre du plateau. La présence de musiciens également, qui participent à l'atmosphère et à l’action, est plus que pertinente et accompagne ce drame familial polyphonique avec brio. Les costumes et accessoires de Macha Makeïeff emportent l’adhésion tant ils s’avèrent un élément dramatique à part entière. Ils nous plongent immédiatement dans l'époque évoquée et racontent déjà les personnages : Katérina à la robe d’or, Grouchenka aux cheveux roses, Ivan aux lunettes trotskistes…Coup de coeur pour la chausserie! Les jeux de lumière enfin, ménageant tantôt des effets de cathédrale, tantôt des parenthèses d’intimité dans les « cages de verre », sont une autre raison de rester époustouflé par la virtuosité du travail effectué.

[bt_quote style="default" width="0"]Tombe la neige, impossible manège.[/bt_quote]
Ce « Karamazov » n’est constitué que de scènes sensibles ou percutantes... et qui font toutes sens : la première rencontre entre Lise et Aliocha, étourdissante de sincérité et d’amour immaculé, le désespoir de Katérina qui reçoit poitrine nue des mots durs en plein coeur, l'interrogatoire de Dimitri, la duellum sensuel entre Grouchenka et Katérina...
« Dans la fange, on se sent mieux », confie l’abominable Fiodor. Quand l’esprit familial suinte d’amertumes et de rancoeurs, que les caractères, tous saillants, semblent autant capables du meilleur que du pire, que la haine devient épidermique...le parricide a un goût de cognac. Les baisers consument, brûlent et n’apaisent jamais. Le silence des flocons étend le temps et accroît la beauté tragique des actes en suspension. L’humour, souvent grinçant, a des fulgurances de génie. Et la nature humaine, dans toutes ses contradictions, exulte…jusqu’à la folie.
[bt_quote style="default" width="0"]En vingt ans de vie, je n’en avais pas appris tant qu’en cette nuit maudite. [/bt_quote]

Karamazov est une pièce remarquable, d'une poésie de chaque instant. Comme dans les précédentes créations de Jean Bellorini, un vent de jeunesse et une fougue sans pareille s’emparent immédiatement de la scène, usent de génie pour ne ménager aucune minute d’ennui et font effectuer aux spectateurs un voyage spatio-temporel pétri d’émotions et d’intelligence exceptionnel…qui laissera bien plus qu’un « bon souvenir ». Et le piano en contrepoint chante des notes d’humanité…

[bt_quote style="default" width="0"]On peut tout de même aimer l’humanité sans croire en Dieu, non?[/bt_quote]

Karamazov 
d’après Les Frères Karamazov
Fiodor Dostoïevski
traduction: André Markowicz (Éd. Actes Sud, coll.Babel)
adaptation: Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière
mise en scène, scénographie, lumière: Jean Bellorini
costumes, accessoires: Macha Makeïeff
création musicale : Jean Bellorini, Michalis Boliakis, Hugo Sablic
création sonore: Sébastien Trouvé
coiffures, maquillages: Cécile Krestchmar
Le décor a été réalisé dans les ateliers du Théâtre Gérard Philipe,CDN de Saint-Denis, sous la direction de Christophe Coupeaux et Quentin Charrois.
avec Michalis Boliakis, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Jean-Christophe Folly, Jules Garreau, Camille de La Guillonnière, Jacques Hadjaje, Blanche Leleu, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic et un enfant

Dates et lieux des représentations: 

- Du jeu. 27/04/17 au ven. 28/04/17 à Sète- Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau- Tel. +33 (0)4 67 74 66

- Le 12/05/2017 à Compiègne- Espace Jean Legendre - Tel. +33 (0)3 44 92 76 76

- Du ven. 19/05/17 au sam. 20/05/17 à Clermont-Ferrand - La Comédie de Clermont-Ferrand - Tel. +33 (0)4 73 29 08 14

- Du mer. 31/05/17 au jeu. 01/06/17 à Quimper - Théâtre de Cornouaille - Tel. +33 (0)2 98 55 98 55

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