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Senufo : quand l'Afrique de l'Ouest s'invite à Montpellier

  • Écrit par Catherine Verne

SenufoPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Le Musée Fabre accueille l'exposition Senufo en provenance de Cleveland. Dire et écrire "Senufo" à l'américaine, et non "Sénoufo" à l'Africo-française pour honorer les directives descendues de Cleveland s'il-vous-plaît.

Pour le reste, éviter le guide franco-français-franchouillard qui commente les pièces exposées via un filtre intersubjectif. A ces commentaires ethnocentristes, préférer l'ignorance ingénue ou l'érudition ethnologique : il faut alors entrer vierge, pur comme un garçon du Poro découvrant l'initiation, ou au contraire équipé de connaissances pointues comme le menton des Dbélé, ces masques typiquement "cubistes" de l'art ouest-africain pour dire les choses avec un repère intelligible par tous les esprits européens. Et le fait est que l'exposition ouvre sur l'initiative historique de l'intérêt artistique pour les statues Sénoufo. C'est en effet parce que des personnalités d'avant-garde ont succombé au charme esthétique puissant de cet art primitif, d'abord placé sour les projecteurs intellectuels par des ethnographes, que l'Europe et l'Amérique ont vu débarquer des containers remplis d'oeuvres Sénoufo. On peut en admirer au musée Fabre divers originaux, à commencer par deux statues figurant le couple inaugural, à savoir la déesse Katieélo et le dieu Koulo Tiolo. De ces deux êtres suprêmes qui ont créé toute chose, la première seulement continuera à être représentée par la suite, son compagnon s'étant endormi. L'oeuvre a été estimée à 4 millions de dollars, apprend-on du guide, qui ne mentionne rien ou presque de la cosmogonie sous-tendant le geste du sculpteur. Après cette première, suivent des salles d'une unité laborieuse: on commençait chronologique, on poursuit artificiellement thématique. Heureusement, quelques belles pièces jalonnent ce parcours décousu: tel ce masque heaume zoomorphe -avec dents, détail décisif concernant le champ des significations Sénoufo pour ceux qui s'y connaissent - tel ce cimier en bois typique et très finement exécuté quoique de facture très courante, tel ces calaos emblématiques,  tels ces masques faciaux anthropomorphes, telle cette porte typique à l'imposante serrure bien conservée. On s'étonne de trouver exposés au regard lambda des objets cultuels consacrés à la cérémonie et normalement réservés à un public initié. En effet une statue réalisée par un artisan Sénoufo ne devient sacrée qu'une fois utilisée à fins rituelles. Or certaines des oeuvres exposées présentent des signes évidents d'usage. Mais l'exotisme des anecdotes qu'on leur associe amuse manifestement le visiteur : il faut battre le sol de certaines statues féminines, c'est vrai, si on veut le fertiliser par exemple. Un bras d'entre elles conserve ainsi la trace délavée de la poigne assidue d'un batteur de rythme qui l'étreignit dans ce but à plusieurs reprises. Si on peut jouer le jeu, après avoir laissé son européanisme au vestiaire, on se surprend à rêver qu'on est au coeur de la cérémonie, au milieu des danses, on en gratterait presque le boli des matières organiques dont il a été successivement recouvert si les vitres qui nous en séparent tombaient. Immergé dans cette giration d'oeuvres Sénoufo, si on s'applique à laisser la magie agir de salle en salle, on saisit sur le vif la marque témoignant que derrière cet esthétisme bizarre, se profile tout un monde, de croyances, de valeurs, de signification. Quelques statues illustrent d'ailleurs la dimension spécifiquement divinatoire du Sandogo, la communauté des femmes Sénoufo en communication avec les esprits de la nature. Une oeuvre très émouvante montre une mère en train d'allaiter son bébé,  le sein suintant en permanence sans explication rationnelle. Suit une exposition d'objets usuels, dont le très populaire awalé, variablement décliné, et autres ustensiles de cuisine sculptés. On ne comprend pas bien l'intérêt marginal de proposer une série de clichés de la photographe Agnès Pataux consacrée aux objets de pouvoir, laquelle excède et trahit le propos ethnologique en l'enfermant dans son subjectivisme. Bref, beaucoup de pistes ici, un manque d'unité certain. De quoi dire le trouble du regard profane quand il entreprend de cerner l'incontournable et irréductible spécificité de l'art Sénoufo. C'est que l'essentiel était affaire de sensibilité, pas d'intellectualisation érudite. Il faut donc se rendre à cette exposition en ayant oublié tout cet article aussi... Sensations fortes assurées, à condition de s'y jeter sans filets.

Senufo : Art et identités en Afrique de l'Ouest
Du 28 novembre 2015 au 6 mars 2016

Informations pratiques :
Horaires de l’exposition: du mardi au dimanche, de 10h à 18h.
Visites guidées de l'exposition, du mardi au dimanche à 11h et 16h
La senufo box : le musée met à votre disposition une boîte qui regorge de trésor et d'activités pour découvrir à votre rythme l'exposition en famille. Tarif : 3€ en location à l'accueil,dans les limite des disponibilités.
Au Musée Fabre, 39 Bd Bonne Nouvelle, 34000 Montpellier

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