« JE » : exercice de style victorien ou jeu littéraire
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « JE », le titre du nouveau roman de Lilia Hassaine, fait référence à la réappropriation de la voix, et de l’identité d’Antoinette Cosway, la première femme de Rochester, dans « Jane Eyre », de Charlotte Brontë. Un personnage (féminin) réduit au silence et enfermée (dans un grenier), à qui la journaliste choisit de donner un corps et une existence propre. L’idée n’est pas nouvelle (« La prisonnière des Sargasses » de Jean Rhys, 1966), mais elle demeure intéressante.
Pour rappel, « Jane Eyre », roman de Charlotte Brontë, publié le 16 octobre 1847, à Londres, sous le pseudonyme de Currer Bell, est le récit biographique, à la première personne, de l’héroïne. Le roman, paru en France, pour la première fois en 1855, sous le titre « Jane Eyre ou les Mémoires d’une gouvernante », a été adapté de nombreuses fois au cinéma. Il reflète le style « gothique » - en littérature – des sœurs Brontë. Charlotte étant lyrique, révoltée, lucide. Emily, la plus tourmentée, peut-être, est l’autrice du chef-d’œuvre romantique « Les Hauts de Hurlevent », à la structure narrative complexe et un style qui refuse le compromis moral. Enfin, Anne, plus « sobre », proche de la chronique sociale, dénonce l’hypocrisie de la « bonne » société victorienne.
Pour en revenir à Jane Eyre, et Antoinette, à qui Lilia Hassaine rend son prénom, donc son identité - Rochester ayant rebaptisée « Bertha » cette « créature » recluse – est une jeune femme, de bonne famille, élevée en Jamaïque, avec ses désirs de mariage (un bon « parti », de préférence), ses espoirs de tendresse, à défaut d’amour, dont elle rêve, forcément… Une phrase, au début du roman, dit bien la difficulté du projet littéraire : « En écrivant cette histoire, je continue de nourrir ce poison obsédant, voilà le piège : je crois me libérer, et c’est lui qui tient la plume » (il est question du fameux Rochester). C’est l’effet « Matilda (en référence à une militante féministe et abolitioniste américaine du XIXe siècle, qui fut la première à dénoncer l’invisibilisation intellectuelle des femmes), mais en apportant sa contribution à la lutte contre l’effacement d’une femme (par un homme, encore une fois), Lilia Hassaine s’est « attaqué » à une héroïne de fiction, créée par une grande écrivaine, dont elle s’est elle-même appropriée la création.
Son but est louable mais casse-g… Remettons-nous dans le contexte. Île de la Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway commence se faire « vieille » (elle approche de la trentaine, on l’accuse de « fermer » les hommes, suite à des fiançailles avortées), s'éprend d'Edward Rochester, un Anglais aussi impénétrable que fascinant, parce que mystérieux. A la séduction enflammée succèdent rapidement des scènes cruelles – où les baisers sont des morsures -, comme dans un conte fantastique d’E.T.A Hoffmann, ou Edgard Poe (on pense aussi à Dracula, Barbe Bleue…), où toute une société (beau-père soi-disant aimant, mais pragmatique, ami impuissant, fiancé disparu mystérieusement) semble se liguer pour livrer la jeune femme, naïve au départ, à son bourreau, comme on offre une bête au maître, en guise de sacrifice.
Rochester ne veut pas seulement épouser cette femme, il veut la posséder tout entière, en commençant par changer son nom, on l’a vu. Après l’avoir flattée, pour la séduire (il lui « offre » un bureau pour qu’elle écrive) :
"-Que savez-vous de la beauté, Antoinette ? Il se tourna vers moi, suspendu à ma réponse.
- Pas grand-chose. Mais je sais la reconnaître quand elle est là.
- Eh bien moi, chaque fois que je la vois, elle me blesse. Quand je vois votre visage, par exemple, quelque chose en moi se trouve comme ébranlé."
Ce, entre deux scènes de jalousie, il se fait désirer, avant de la maltraiter physiquement, et enfin de la contrôler, une fois le mariage « consommé », il l’isole (va jusqu’à lui confisquer son bébé), la manipule, la rabaisse. Le piège s’est refermé : "Non, il n'est pas un héros ténébreux au cœur pétri de souffrance ; il est un pervers narcissique et un manipulateur éhonté." « Ce que Rochester n'aime pas, il ne le détruit pas. Et ce qu'il ne peut pas détruire ne l'intéresse pas. »
Antoinette disparaît peu à peu, morceau par morceau. L’érosion de sa personnalité est décrite froidement avec précision. C’est peut-être là où le bât blesse. Il faut avoir visité la maison des Brontë, située contre un cimetière, à Haworth, pour comprendre dans quelle ambiance lugubre elles ont survécu, grâce à la littérature. Le bilan littéraire du livre de Lilia Hassaine est globalement positif, comme dirait l’autre. L’histoire est captivante (et pour cause, répétons-le), le style précis, ciselé. L’autrice reproduit parfaitement le ton de l’époque, mais ça manque de souffle, d’envolées lyriques, évoquées plus haut, comparé au romantisme sombre et l’exploration chirurgicale des passions humaines, en général, et féminines en particulier (quand on a la sensibilité, et l’intelligence, d’une personne délicate et lettrée).
Les échanges épistoliers sont parfaits, comme la description des Caraïbes colonisées, en voie d’abrogation de l’esclavage. Mais les landes sauvages du Yorkshire sont à peine évoquées, du coup on reste sur sa faim. Les chapitres sont clos brutalement. Ça fait exercice de style. De la littérature bien léchée. Propre sur elle. Parfaite pour la collection « Blanche » de Gallimard. C’est un roman de bon élève. D’ancienne étudiante en littérature. Ce "Je" est un jeu littéraire.
Il faut dire que l’autrice a mis la barre haute. Avec ce roman brillamment écrit, nous insistons sur ce point, comme ce fut le cas pour son premier (« L’œil du paon », 2019) - qui avait les qualités et les défaut des débuts -, puis « Soleil amer » (2021), proche de l’autobiographie familiale, il y eut « Panorama », dystopie au sujet d’actualité, éloigné des précédentes thématiques (sans oublier son recueil de poèmes). Un point commun se détache. Les rapports de domination homme / femme. Possédant / possédé.e. On attend le grand roman personnel, et charnel, de Lilia Hassaine. Celui où elle sortira ses tripes, et lâchera les chevaux. Les thématiques ne manquent pas. Ici et maintenant. Pour le moment, on ne voit pas d’œuvre se détacher. Qui aime bien, charrie bien.
JE
Editions : Gallimard
Auteure : Lilia Hassaine
250 pages
Prix : 20€
Parution : 20 août 2026






