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« Le soir où Bobby n’est pas venu jouer » : échecs et (pas) mat à Cuba

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Au moment où Cuba vit sa pire crise, depuis la « période spéciale », « Le soir où Bobby n’est pas venu jouer », titre du roman de l’écrivaine d’origine cubaine, Mayra Montero, résonne avec acuité. Inspiré d’une histoire vraie, comme on dit, il se réfère à deux passages du génial Bobby Fischer à La Havane. La première fois, en 1956, alors l'île des Caraïbes est encore sous domination américaine, et l’enfant de douze ans ridiculise les maîtres des échecs en tournoi. En 1966, il revient à Cuba, dans le cadre de « l'Olympiade » qui prend le relais du tournoi à la mémoire du cubain Capablanca.

Pour rappel, en 1956, le dictateur Fulgencio Batista est au pouvoir et les Américains sont quasiment chez eux. Dix ans plus tard, Fidel Castro dirige le pays et ce sont les Russes qui sont chez eux, ou presque. L’autrice connaît parfaitement son île de naissance et les arcanes du milieu si particulier des échecs. Pour les plus jeunes, et/ou les non-initiés, né en 1943, Bobby Fischer est encore aujourd’hui considéré comme un prodige de ce jeu de stratégie, vu comme un sport des méninges… Devenu star et professionnel à 22 ans, il s’est fait connaître pour sa singularité et ses prises de position (antisémitisme, entre autres), pour ne pas dire ses accès de folie.

Mayra Montero combine ces deux périodes avec deux rencontres amoureuses, racontées en alternance, autour de la présence du maître américain. L'une concerne un horloger cubain et la mère du maître de l'échiquier. L'autre Fischer lui-même et une adolescente, nommée Miriam, qui a dix ans de moins, donc de la même génération que l’écrivaine : « Miriam Marrero, une fille timide, maigrichonne, qui avait un père écrivain et bohème, et une mère renfermée, de toute évidence déséquilibrée, fut désignée par ses copines pour accomplir la mission. » Celle-ci consiste à obtenir un autographe du champion, qu'elles pourraient ensuite troquer auprès d'un collectionneur passionné d'échecs contre un disque des Beatles. L’île connait déjà le blocus, d’une certaine manière, donc les restrictions : « Elles m'envoyaient moi, la plus soumise ou la plus faible, la plus maigre avant tout, ayant anticipé que je n'oserais pas dire non. » Il est destiné à Mario Gorski (sic ! bonjour Maxime…), propriétaire du précieux album pop (Rubber Soul), par ailleurs modeste horloger, d'origine polonaise, admirateur du maître d'échecs mais surtout secrètement amoureux de la mère de ce dernier.

Née à La Havane, en 1952, Mayra MONTERO vit depuis plus de trente ans à Porto Rico. C’est l`une des romancières les plus reconnues de l’Amérique latine et ses œuvres ont été traduites aux États-Unis, en France, en Allemagne et en Italie. En entrelaçant ces deux liaisons furtives, elle romance cette « novela » caribéenne, de manière historico-politique, tout en dressant le portrait de Fischer, cet homme étrange et admiré, qui a quitté son pays, les Etats-Unis, pour prendre la nationalité islandaise en 2005 (il est mort trois ans plus tard). Le roman s'achève en plein Guerre Froide, lors du match du siècle qui vit s'affronter le russe Boris Spassky et le fameux Bobby Fischer. Il est écrit avec finesse, sans profiter de la faiblesse du régime cubain actuel, pour régler des comptes. On sent qu’elle aime toujours son île, et son peuple, avec une once de nostalgie frisant la mélancolie. Au Portugal, on dirait saudade.

Le soir où Bobby n’est pas venu jouer 
Editions : Métailié
Auteure : Mayra Montero
Traduit de l’espagnol par René Solis
288 pages
Prix : 22 €
Parution :  4 septembre 2026


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