C’était ça ou mourir : le rire comme moyen de sauvegarder sa dignité
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Professeur d’Histoire-géographie dans un lycée public à Port-au-Prince, Jonas Dorléon s’apprête à corriger ses copies d’histoire-géo quand un gang d'adolescents armés jusqu’aux dents débarque dans son quartier, ouvrant le feu sur tout ce qui bouge : « J’ai ri pendant que ma maison flambait (...). J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement. »
Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, n’est pas un haïtien comme les autres. Non parce qu’il est lettré mais parce qu’il a de l’esprit (son sens de l’humour va le sauver une première fois et lui servir d’antidote à la folie le reste de son périple). Il a décidé de fuir Haïti, son pays abandonné aux gangs. C’était ça ou mourir… d’où le titre du premier roman de Thélyson Orélien (37 ans), une claque littéraire, autant qu’un baume pour continuer à espérer en l’Humanité.
Jonas Dorléon n’emporte presque rien : son diplôme, une photo de sa mère, un slip propre, une brosse à dent et un cahier de poèmes de René Depestre :
Je suis né noir et haïtien.
J’ai la parole collée au sang.
Et chaque pas me rappelle
Que l’exil est une langue qui mord les pieds.
Sa vie entière dans un sac plastique.
Il commence par se réfugier à la frontière dominicaine, où il n’est pas le bienvenu, c’est le moins que l’on puisse dire : « La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres. » Pour gagner de quoi manger, lui le prof d’histoire, doit s’abaisser à devenir cireur de chaussure. Puis, comme il a de l’esprit, et qu’il a le don de savoir raconter des histoires (drôles), il s’improvise clown de rue, pour quelques pièce au chapeau. Le plus blessant, c’est le regard méprisant de ceux qui sont propres, et bien habillés. Celles et ceux qui ont (encore) une vie normale. Heureusement, il baragouine l’espagnol et, quand on le « contrôle », lui le noir sans abri, il maquille du mieux qu’il peut son accent créole.
« Un migrant qui passe une frontière, écrit-il, et c'est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Sa ronde ça tremble ça prie, ça et à la fin soit il ressort vivant soit il reste écrasé sur la semelle du monde. » Comme ça n’est pas prêt de s’arranger chez lui, il doit se résoudre à pousser plus loin, s’éloigner du conflit, de la mort. Et devenir « migrant », ce mot qui veut à la fois tout dire et plus grand chose, tant il a banalisé le sort d’êtres humains réduits à des chiffres, des statiques et des images choc : « En vérité, on attend surtout que quelque chose change dans notre cœur. Parce qu'on ne part pas quand on veut : on part quand on ne peut plus rester. » Ce qui frappe cet homme instruit, c’est que la plus grande crainte de ses « camarades » de malheur », ce n’est pas de mourir – ça, ils se sont habitués - ; c’est de disparaître sans laisser de trace, ni d’adresse, forcément. De « s'éteindre sans témoins. D'être rayé du monde sans même laisser une rature. » Son journal de bord (d’un exilé) servira au moins à ça.
Jonas voyage à pied, ou dans un autobus surchauffé, dans lequel il croit devoir se pisser dessus durant quatorze heures ; sans espoir d’y être bien accueilli, depuis l’élection de Donald Trump, il y a le Brésil, où il récolte (d’un aveugle philosophe) un bout de savon échangé contre une paire de chaussettes trouées : « Il me rappelait que la propreté, pour le migrant, est une forme de résistance. On lave ce qu’on peut, même si le reste du monde nous regarde comme une tache. »
La peur est omniprésente. Des territoire hostiles, comme le Darien (ou « Bouchon du Darien », zone de jungle, de marais, et de montagne, de 160 km de long sur 50 km de large, situé à la frontière entre la Colombie et le Panama, qui semble dévorer et digérer les plus faibles ou malchanceux. L’enfer (vert et ocre) sur terre. Ce qu’a vu Jonas va le traumatiser à jamais. La suite (les douaniers qui se prennent pour des dieux, et les exploiteurs de misère – les fameux « passeurs », croisés sur la route des Etats-Unis -, c’est presque de la rigolade.
Jonas avale les frontières de l’Amérique latine, en survivant aux fièvres, à la faim, et à la torture administrative, une fois aux portes du saint-Graal. Il doit patienter des mois pour recevoir un numéro, via l'outil numérique « CBP » - encore faut-il avoir une connexion wifi et un smartphone – qui va lui permettre de retenter sa chance, après un premier refus, alors qu’il croyait avoir fait le plus dur, des semaines plus tard. Il finit par réaliser que sa seule chance est le canada, où une cousine vit au Québec.
Le récit de Thélyson Orélien est avant tout un formidable témoignage de ce que la « migration » produit sur les individus. Que ce soit autobiographique, ou non, on s’en fiche, puisqu’il trace le portrait de dizaines de compagnons – dont quelques femmes – d’infortune, venus d’un peu partout (Cuba, Afrique, Vénézuéla, etc), lesquels ont dû abandonner leur pays, du jour au lendemain, dans une fuite improvisée. Il ont laissé derrière eux leur famille et amis, voire leur identité, puisqu’ils se retrouvent « sans-papier ». Sans, sans, sans argent, sans téléphone, aucune chance de recouvrer des « droits » (de vivre) : « La migration est une soustraction pour celui qui s’en va. Parce que c’est ça le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. »
« C’était ça ou mourir » est un livre qui se lit comme un roman d’aventures, un page-turner, tant il est captivant, haletant. La langue de Thélyson Orélien est poétique, notamment grâce au créole traduit, ce, malgré les épreuves vécues, mais également foisonnante, bien que débordante d’aphorismes. Oui, il y a beaucoup de « comme » (recette littéraire a priori facile), mais ça fonctionne, sans devenir redondant : « Je ne ris plus comme avant. Le feu a changé de place : il brûle à l’intérieur. Le rire fou du début s’est transformé en respiration, en un souffle qui refuse de s’éteindre. »
L’écrivain haïtien a donné corps, chair et vie, à des pauvres bougres dont se servent des politiques populistes, avides de trouver des bouc-émissaires pour expliquer leur incapacité à rendre le monde meilleur car plus juste. La voix des damnés de la terre vaut bien celle des nantis. Surtout quand ils sont solidaires dans la galère, sans se connaitre, puisqu’ils viennent de cultures, et pays, différents. Cependant, enfin arrivé à Montréal, le chemin de croix n’est pas terminé. L’humiliation continue, sous d’autres formes. Un accompagnateur anglophone, maniant mal le français, est incapable de prononcer son nom de famille correctement (Dorléon devient Dorleoné, Corléone…). Ce dernier ne sait pas où se trouve Haïti, et surtout il s’en fiche manifestement. On accorde à Jonas « généreusement »… à peine de quoi vivre, puisque la somme est sous le seuil de pauvreté (800 dollars environ), avec l’obligation de « donner du temps » dans une association pour avoir le droit de voyager « gratuitement » (pour aller au travail) ; le premier studio est minuscule, sans commodités. Après ce qu’il a (sur)vécu, Jonas Dorléon n’est pas ingrat, il ne se plaint pas, il témoigne, répétons-le, et n’oublie pas de remercier (on ne mord pas la main qui nous nourrit) les canadiens civilisés – et en paix -, comparés à l’ignorance, et la violence, des Etatsuniens anglophones (le continent américain n’appartient pas aux « américains », ne l’oublions pas).
Depuis « Le Grand Quoi » (What is the what, Gallimard, 2006) de l’américain Dave Eggers, qui narrait le périple dantesque d’un jeune Soudanais dans l’obligation de fuir le Darfour, sous peine d’être traqué et tué par des cavaliers arabes, et « Petit pays » (2016), de Gaël Faye, cité plus haut, on n’avait pas lu de livre aussi prenant et bouleversant. C’est le mot. En comparaison, le « Perroquet » d’Amelie Nothomb parait bien fade, lors cette rentrée littéraire 2026. Best-seller au Québec, chez Boréal, il est en cours de traduction dans une vingtaine de langues. Sans rire, pour le coup, après avoir lu ce livre coup de poignant, vous ne regardez plus les « migrants » de la même manière.
C’était ça ou mourir
Editions : Grasset
Auteur : Thélyson Orélien
272 pages
Prix : 20 euros
Parution : 19 août 2026






