Nos derniers jours sauvages : le Bayou vu par une anglaise
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Pourquoi se lancer dans l’écriture d’un roman noir qui se passe en Louisiane, après James Lee Burke et William Faulkner ? Surtout quand on est une anglaise vivant à Bordeaux… Anna Bailey (31 ans) a relevé le défi et s’en sort plutôt bien. Elle nous décrit Jacknife, une bourgade au fin fond des bayous, sous une chappe de chaleur moite, où les rares habitants vivent au rythme de la nature (et de ses menaces). C’est bien connu, les marécages, c’est dangereux, ça grouille de reptiles venimeux et les ouragans sont dévastateurs. Le cadavre de Cutter Labasque a été retrouvée au lieu-dit Blair Road. En attendant les résultats de l'autopsie, avant de clore l'enquête, la police locale se dirige vers la piste du suicide.
La dénommée Loyal May, qui a fui cette petite ville du sud de la Louisiane, après un drame, était revenue sur place pour s'occuper de sa mère qui perd la tête. Elle sait que le terrain est propice à l’enfouissement des pires secrets, bien profonds, entre eaux stagnantes, alligators et mocassins d'eau. Cutter était sa meilleure amie d’enfance. Elle vivait avec ses deux frères, dans une cabane isolée au cœur des marais. Les « Labasque », une famille de « cassos » qui survivait en chassant les alligators des marais. Leur sœur était connue pour n’avoir pas la langue dans sa poche. Son fort caractère dérangeait dans ce bled paumé, où l'on attend que les femmes la bouclent et restent à leur place.
Devenue journaliste, elle trouve un job au Bayou Leader, le canard local. Loyal ne croit pas à la version officielle du suicide. Elle enquête à la recherche de la vérité. Il faut dire que personne ne semble se soucier des circonstances exactes de sa mort, pas même ses deux frères. Ils continuent à chasser l'alligator dans les marécages, comme si de rien n'était : « On croirait que les alligators représentent la plus grande menace envers les êtres humains dans le bayou. Peut-être la saison des ouragans vous empêche-t-elle de dormir. On peut aussi craindre la morsure des mocassins d'eau, ou de faire une hémorragie à des kilomètres du premier cabinet médical. Ce sont là des dangers naturels que nous acceptons, puisqu'ils font partie de la vie dans ce milieu magnifique mais mortel. Mais que se passe-t-il quand ce sont des êtres humains qui représentent le danger ? »
La rumeur sous-entend qu’il n’est pas surprenant que son amie ait connu une fin tragique. Le récit d’Anna Bailey est pétri de bonnes intentions. Elle se démène pour rendre l'atmosphère oppressante qui règne dans la moiteur et la chaleur des marais. Un monde violent, sauvage, où l’existence est synonyme de survie, surtout pour les femmes qui doivent lutter encore davantage pour s’émanciper de la domination masculine. L’ambiance se veut gothique.
Tout y est : l’usine toxique, les hommes encore plus (toxiques), des serpents massacrés, les rites vaudou, l’humidité lancinante, les non-dits, le sentiment de culpabilité de l’héroïne, qui se reproche d’avoir trahi sa copine, en rejoignant Houston (Texas) : « Certaines personnes traversent la vie tels des os cassés qui n'ont pas été correctement remis en place, ils ne se sont jamais vraiment réparés, et se contentent d'accumuler des dégâts pour plus tard ». Cutter était connue pour avoir mordu le doigt du fils du shérif, d'un coup de dent, alors que ce dernier avait tenté de glisser sa main sous son débardeur. Elle avait seize ans. Son grand frère s’était autoproclamé chef de famille, à la mort de leurs parents. Il était violent, et son frère toxico était sous son emprise.
C’est un exercice de style. Cutter (les prénoms sonnent faux : Cutteur la coupeuse, Loyal la… vraie de vraie) est censée être un personnage de femme forte, mais elle est absente. Et pour cause, elle est déjà morte quand le récit commence. Son fantôme, censé hanter le récit de l’intrigue, n’atteint pas l’épaisseur psychologique souhaitée. Le récit est lent, si ce n’est lancinant. Ça manque de suspense, de mystère, voire de romantisme (allemand, au sens littéraire, rapport au gothisme), pour un roman qui se veut noir mais qui est surtout un thriller psychologique. Anna Bailey a tendance à se perdre entre les flash-backs et les nombreux personnages. Policiers véreux, habitants commères, trafiquants de drogue, chasseurs d'alligators et de membres de la communauté LGBTQ+. C’est l’Amérique des laissés pour compte, on l’aura compris.
Jusqu’à ce qu’une autre disparition survienne. Marcie Bordelon, adolescente de treize ans. Y’a-t-il un lien entre les deux affaires ? Vous le saurez en lisant (quand même) ce roman noir à l'atmosphère poisseuse. Anna Bailey est une jeune autrice. A seulement 31 ans, elle montre beaucoup d’ambition littéraire : « Nos jours sauvages touchent à leur fin. Et cet alligator fantôme, c'est une relique, un dernier témoignage de la beauté insolite de cette campagne. Alors peut-être que je la cherche, mais seulement pour la voir. J'ai l'habitude de regarder des trucs que je ne peux pas avoir. » Soyons indulgent. La critique est facile mais l’art est difficile, rappelons-le. Qui aime bien… Ce n’était que son deuxième roman (après : « Une pluie de septembre »). Gageons qu’au prochain roman, elle aura sorti ses tripes.
Nos derniers jours sauvages
Editions : Sonatine
Auteure : Anna Bailey
Traduit de l’anglais par Heloïse Esquiè
352 pages
Prix : 23, 50 €
Parution : 26 mars 2026






