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Qui tient promesse? : la restitution d'un colloque de soliloques satisfaits

  • Écrit par Catherine Verne

Qui tient promessePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ La ville du Mans et le Journal "le Monde" organisaient en novembre 2014 un colloque philosophique sur "la promesse", dont le présent ouvrage restitue, sous la direction de Jean Birnbaum, certains actes. On remarque l'absence des contributions de Vincent Peillon, Florence Aubenas ou Alain Badiou qui avaient activement participé aux rencontres. Mais cela ne veut pas dire qu'ils avaient tort, ni que les présents cités ont toujours raison. Ceux qui ont écouté les actes sur place ont bénéficié, pour se faire une idée de la pertinence du colloque, d'un avantage certain sur les lecteurs de "Qui tient promesse?" devant se contenter de la série d'exposés en laquelle consiste ce livre. Ainsi, le propos ne rend pas compte des contextes ayant convoqué les intervenants autour de thématiques ciblées et planifiées sur trois jours, telles "la promesse comme croyance sociale" et "les écritures de la promesse". Ces problématiques, entre autres qui structuraient sur le terrain le calendrier du Forum, peuvent éclairer le choix de la table des matières d'intégrer aussi bien un exposé universitaire de registre strictement littéraire, que la libre composition d'un écrivain sur son goût pour les promesses en tout genre, et l'analyse de pratiques économiques découlant des politiques monétaires. Pour être complet: le livre propose, après une introduction générale du journaliste au "Monde", une suite d'interventions intellectuelles ayant pour auteurs 5 philosophes, 2 sociologues, 2 spécialistes des religions, 1 des études littéraires, 1 écrivain, 1 économiste et 1 historien.

C'est un colloque, alors on s'y écoute parler à l'occasion, depuis des cimes qui frisent la tour d'ivoire, on cite des formules latines en capitales ou la "Genèse" dans le texte, bref, on est entre nous, lettrés exigeants et experts des sciences humaines. Du coup l'ouvrage ne sert pas un projet pédagogique, autant être averti, mais l'exercice universitaire est honorable, les copies ramassées étant plutôt bonnes et, à une ou deux exceptions soporifiques près, plaisantes à lire. A signaler notamment le très beau et sensible texte proposé en fin de parcours, qui ne conclut rien mais dont l'esthétique réjouit, la contestation courageuse de la thèse hayekienne par un intervenant d'une remarquable pédagogie, et la restitution instructive et vivante des prétentions de l'institution médicale entre le XXIè et le XXè siècle à la totale guérison: travaux respectifs d'un écrivain, d'un économiste et d'un historien. Sur le fond philosophique, on n'apprend rien si on s'est nourri au même terreau d'instruction que les conférenciers, si on s'est frotté aux mêmes bancs universitaires où l'on aura, entre potaches, gravé une fois pour toutes l'empreinte des mains pures de Kant, la voix des slogans marxistes, le visage de Levinas ou l'ombre de Derrida. Car rien de bien nouveau ne souffle entre les rangs en 2014, et les philosophes de tourner autour d'une promesse dont ils ne semblent savoir rien faire de plus que ceux qui les ont brillamment précédés au XXè siècle -ce qui n'a rien de réconfortant pour nos contemporains en période de crise généralisée, y compris du sens, qui en attendraient le salut. On s'instruit en revanche beaucoup si on n'était que relativement ignorant, à lire quelques intervenants qui rivalisent d'érudition, et quand ceux-ci ont le bon goût de ne pas confondre l'exercice avec une joute entre pairs. Cependant qui tient ici la promesse du philosophe? On attendait mieux des experts du logos et de la sophia, dont tout propos sur la promesse convoque d'abord la substantielle question linguistique et humaine du lien avant leurs métaphores et dérivés (la beauté prometteuse, la prophétie biblique, le "je t'aime pour toujours" etc.). Le traitement arendtien de la promesse par exemple, à la pertinence pourtant d'une actualité manifeste, méritait à lui seul mieux que quelque évocation référente en passant et appelait un développement porteur, digne d'un forum philosophique se tenant en 2014, auquel on a préféré, par exemple, des longueurs lancinantes sur la promesse sentimentale nous tenant la jambe pendant plusieurs pages. Mais que nous était-il donc promis, pour ainsi dire? L'introduction du coordinateur du Forum, le journaliste Jean Birnbaum, annonçait un questionnement autrement excitant, où l'on s'imaginait voir s'articuler les tenants et aboutissants de la notion choisie pour thème. Quoi qu'il en soit, la confiance validant toute promesse reste affaire d'"actes": entre la présente promesse du livre et le colloque révolu, un seul aura peut-être été effectivement "tenu". Dommage que la présentation par fragments isolés des interventions ne s'augmente pas d'une liaison de ces dernières en une réflexion cohérente, dynamique et concluante, de sorte à élaborer un propos proprement philosophique à l'attention du lecteur, lambda comme philosophe. C'est le souci du lien qui remettait ici l'autre, mon semblable ou même l'étranger en moi qui est véritablement l'horizon de toute promesse, au coeur du débat, de la "rencontre" philosophique. Sans doute est-il difficile pour un livre de tenir les promesses du colloque qu'il prétend restituer tant il lui en manque le destinataire actif, l'autre pôle de cet échange, à savoir le public vivant, débattant, rejoignant l'intervenant si celui-ci en a la capacité et la volonté, sur le terrain qui fait le ciment de toute promesse: le lien. Indifférente à ce socle nécessaire, la philosophie se désavoue en une discipline où chacun empile dans tel ou tel compartiment étanche d'un musée aux fondations d'argile, des strates de soliloques satisfaits.

Qui tient promesse?
Auteur: Collectif sous la direction de Jean Birnbaum
Editeur: Folio Essais
Parution:  13 novembre 2015
Prix: 6,40 euros

 


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