« Vivre après » : Garcin, calme, en avant et droit…
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Au printemps 2025, Jérôme Garcin (70 ans) écrivait un livre sur Colette Peignot, injustement méconnue – en tout cas oubliée -, alias « Laure », pour Georges Bataille qui fut son amant, et Michel Leiris, qui fit partie du mouvement surréaliste, lorsqu’il apprend qu’une tumeur s’est greffé en « bas de son ventre ». Autrement dit la prostate. Pourquoi lui, qui n’est jamais malade ? se demande-il. Sa épouse le rassure aussitôt : « On va soigner ça ».
Il s’agit d’un cancer, identique à celui dont a souffert Philip Roth, un de ses écrivains préférés, qu’il choisit de « traiter » selon un « protocole » médical évitant l’ablation totale (autrement dit une « prostatectomie »). Pour affronter la maladie, Garcin s’inspire du stoïcisme d’un autre auteur, anglais celui-là, Julian Barnes. Lequel, amateur de football et « beau joueur », écrivit : « Mon cancer et moi allons cheminer ensemble cahin-caha jusqu’à mon dernier jour. Et alors oui, oui, il y aura une victoire – en mourant j’aurais tué mon cancer ! Barnes 1, Cancer 0 – score final. »
Mais nous n’en sommes pas là. A la manière de Jean Paulhan, concluant Les Fleurs de Tarbes, Jérôme Garcin se dit : « admettons que je n’ai rien dit ». Jusque-là, sous-entendu. Car il se rend compte, entre autres, qu’il a passé sa vie assis, sur une chaise, dans son bureau pour écrire, ou sur une selle de cheval. Il réalise également qu’il a vécu par procuration, grâce à la littérature, fumant « du haschich avec Baudelaire et de l’opium avec Segalen », se soulant à l’absinthe « en compagnie de Verlaine et au vin blanc à la table de Bukowski ». Lui qui est un « abstème », à savoir une personne qui ne consomme ni vin, ni aucune boisson alcoolisée.
Ce qui est bien, en lisant Garcin, c’est que non seulement on enrichit son vocabulaire, mais qu’on apprend des choses sur des personnalités hors du commun (comme Jean Prévost, un confrère résistant mort trop jeune). Lorsqu’il dit pratiquer la « philosophie du sexe dans le boudoir de Sade et le donjon de Pauline Réage », en lisant leurs œuvres, il glisse des informations étonnantes (son côté journaliste) sur les pratiques masochistes subies par la fameuse Colette. Le genre d’anecdotes, et d’indiscrétions (révélatrices, il est vrai) qui auraient fait les délices de son amie, la regrettée Françoise Sagan, lors d’une balade en voiture de sport avec Roger Nimier, ou d’un savoureux repas en compagnie du spirituel Bernard Frank.
Sous l’apparence de légèreté, Jérôme Garcin nous entraîne en douceur, avec délicatesse, sur des sujets graves (cancer = perspective de la mort = deuil). Quand il évoque le talent gâché de cette femme « esseulée », il s’efface et cite un poème disant l’essentiel :
De la fenêtre présente et invisible
Je voyais tous mes amis
Se partageant ma vie
En lambeaux
Ils rongeaient jusqu’à l’os
Et ne voulant pas perdre un si beau morceau
Se disputaient la carcasse.
Il avait vingt ans, en 1976, lorsqu’il a découvert les Écrits complets de Laure, dont il préfère les correspondances aux mémoires. Les siennes, c’est lui qui les lui a écrites, d’une certaine manière. L’égérie de Georges Bataille, morte à 35 ans, en 1938, était son opposée. Bipolaire, dirait-on aujourd’hui, elle était « dérangée ». Lui, trop rangé peut-être. Pourtant, elle ne le quitte plus depuis sa jeunesse. Ses excès, et sa révolte, ont fasciné le jeune homme timide et sage qui vu mourir son frère jumeau, renversé par une voiture, sous ses yeux, alors qu’il était un enfant de six ans. Puis ce sera son père adoré, tué lors d’une chute à cheval, à quarante-cinq ans.
Délaissant l'écrivaine météorique, « dont la vie et l’œuvre furent pareillement brèves », pour se consacrer à sa « maladie », il « profite » (ndla) de « l’opportunité » de ce qui lui arrive pour « s’éveiller » et se « réveiller », dixit. Car, à force de voir les autres disparaître autour de lui, il finissait par se croire « immortel ». Lentement, à la « faveur » (ndla bis) de cette maladie, il s’est éloigné de la « sainte abîme », la « torturée », la « torturante », « l’affolée », « l’affolante », dont il a fini par comprendre qu’il la relisait « moins pour « l’exalter, après tant d’autres, que pour retrouver la fièvre » de ses vingt ans ». Il a ainsi cessé de vouloir être « ronceux » et de s’«embroussailler ».
Or donc, l’ancien animateur du Masque et la Plume a pris congé de sa passion de jeunesse, Colette Peignot, mais il est resté fidèle, non seulement à sa femme, Anne-Marie Philippe (la fille de Gérard), son grand amour, mais également à l’équitation, dont la devise – issu du Cadre Noir de Saumur – est : « Calme, en avant et droit ». Dans ses bottes (made in Hermès, il va sans dire…).
Vivre après
Editions : Gallimard
Collection : Blanche
Auteur : Jérôme Garcin
144 pages
Prix : 18 €
Parution : 8 octobre 2026
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