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« Ghost Stories » : une belle histoire d’amour littéraire

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Ghost Stories », de Siri Hustvedt, est le premier livre de sa femme que l’écrivain Paul Auster, décédé en 2024, ne lira pas. La romancière américaine, d’origine norvégienne, mais qui a grandi dans le Minnesota, publie son journal de deuil, deux ans après la mort de celui avec qui elle formait, depuis plus de quarante ans, un couple mythique d’écrivains new-yorkais.

Le texte est composé de fragments de souvenirs. Des réflexions philosophiques, des lettres d’amour, des courriels adressés aux amis à partir du moment où le diagnostic d’un cancer du poumon est annoncé à Paul Auster. Et puis les lettres, que Paul Auster lui-même adresse à son petit-fils, qui vient de naître, tandis qu’il sait n’avoir que peu de temps à vivre.

Siri Hustvedt se remémore leur rencontre, qui fut comme un coup de foudre, surtout de sa part… Lui, qui était marié, et plus âgé de quelques années, fut plus long à la détente. Elle a dû lui écrire trois lettres d’amour pour le convaincre de la demander en mariage, après son divorce. Elle restitue les premiers mots doux, conservés pendant plus de quarante-trois ans, les agacements aussi, leurs personnalités étant si différentes (il était parfois maladroit et bourru, elle aimait danser aux fêtes, lui pas). Apparaît en filigrane la silhouette d'un homme amoureux de son épouse qu’il ne cesse de désirer charnellement, tout en admirant son intelligence et son érudition : « Notre mariage était un dialogue dont la mémoire ne saurait restituer les formulations exactes. (...) J'étais ton toi. De l'un à l'autre et retour, un va-et-vient de la confession, de l'échange d'arguments, du désir. Moi et toi. Toi et moi. Et maintenant le silence. Je travaille férocement à le reconnaître. Être sans toi. 

Ils formaient un couple fusionnel, de corps et d'esprit, depuis 1981, date de leur rencontre à New-York : « Nous vivions tous deux dans les pages des livres. » Ils se lisaient, se corrigeaient et partageaient une admiration réciproque rare. Comme tout couple complice, ils partageaient des « private-jokes » comme celui de désigner quelqu’un faisant partie de l’équipe des Bleus, entendez par là des gens fiables et de bonne composition. Au fil du récit, Siri évoque leurs joies, leur fille Sophie, mais aussi les drames qui ont frappé leur famille : la mort de Ruby, la petite-fille de Paul, puis celle de Daniel, son fils, né d’un premier mariage « avorté », qui le tourmenta toute sa vie.

Le jeune quadragénaire, toxicomane (donc voleur), est décédé d'une overdose peu de temps après l'intoxication fatale aux stupéfiants de sa petite-fille, Ruby. Une double tragédie qui marque au fer rouge l'histoire de la famille et dont Siri semble intimement persuadée qu'elle a joué un rôle majeur dans le déclenchement du cancer de Paul. La romancière, qui tenta d’être une bonne « belle-mère », compréhensive – même quand il lui subtilise des milliers de dollars – tente de comprendre comment « l'impensable » a pu se produire. Elle replonge dans l'enfance de Daniel, incapable de trouver sa voie, répétant souvent : « Je ne sais pas qui être ».

Siri était « l’intellectuel de la famille », dixit son mari (elle se réfère aux neurosciences, et cite souvent Kierkegaard), aussi amoureux qu’elle mais qui le montrait moins : « J'écris pour me blottir contre toi ». Les deux étaient, tour à tour, le « châle » de l’autre, pour se réchauffer, se réconforter. Elle dit tout, ou presque, de son deuil, comme de sa vie de couple (d’écrivain). Notamment comme ce fut parfois horripilant de s’entendre répéter la même réponse à cette stupide question : « Qu’est-ce que ça fait d’être mariée à Paul Auster ? », sous entendu, dans son ombre. Il lui suggérait de dire : « Oh mon Dieu, vous ne pouvez pas savoir à quel point il est bon au pieu ! »

Il n’y avait pas de problème d’ego, entre eux. Au contraire, ils s’encourageaient mutuellement. Chacun avait son espace respecté par l’autre. Ils étaient tellement en fusion, au bout de quarante ans, qu’ils écrivaient parfois la même phrase écrite par l’autre dans un précédent livre, sans s’en rendre compte. Elle raconte les derniers mois de la vie de Paul, et son combat contre la maladie, l'impossible deuil vécu comme une mutilation, l'insupportable absence, cherchant dans ses lectures à comprendre l'immense vague qui la submerge : « Je pleure Siri et Paul (...) Ce ET en lequel lui et moi coïncidions », écrit-elle.

« Nous mourrons tous, mais seuls certains d'entre nous savent que nos vies pourraient se terminer à brève échéance. Même si j'ai souvent pensé à ce que signifierait vivre sans Paul, j'ai commencé à y songer plus souvent. Je m'imaginais marcher seule autour de notre maison. Je m'imaginais le pleurer. Si ton père meurt, ai-je dit à notre fille Sophie, je perdrai mon quotidien. Ce que je n'imaginais pas, c'est que le temps, après la mort de Paul, allait être détraqué à ce point, jusqu'à devenir méconnaissable. Je me rappelle quel jour nous sommes et ensuite j'oublie. Je me souviens qu'il s'agit du mois de mai et ensuite je l'oublie. Les heures filent mais les minutes sont souvent interminables. Je veux ancrer mon corps dans le calendrier et l'horloge, ces marqueurs fiables du passage du temps, même s'il ne s'agit en définitive que de fictions, mais je ne parviens pas à conférer un sens à leurs battements réguliers. »

Grâce à ce récit autobiographique, s'esquisse le portrait intime de l'écrivain de Brooklyn, qui ne cessa de brouiller les pistes, pour qui connait son œuvre de « juif errant », en quête de sa propre enquête… détective de lui-même. Où l’on découvre les contours secrets d'un auteur entièrement dévolu à « la nécessité » de son art, au sens où l’entendait Rainer Maria Rilke (le véritable écrivain/poète est celui, ou celle, qui ne peut pas ne pas écrire). Même s’il était aussi celui qui « préfère ne pas », façon Bartleby de Melville. Ainsi, il acceptait volontiers les récompenses (surtout pour l’argent, lui qui tira le « diable par la queue »), mais fuyait les mondanités, et les outrance de la célébrité. Il préférait, de loin, voir un match de base-ball (sa passion de jeunesse) plutôt que de se rendre à un pince-fesse littéraire. En outre, c’était un père aimant, s'appliquant dans les dernières semaines, malgré la dégradation de son état, à rédiger des lettres à Miles son petit-fils de quatre mois, publiés in extenso.

« Je veux être un revenant », avait-il confessé, peu avant de mourir. Le fait est qu’elle sent, depuis, dans son appartement l’odeur de Schimmelpenndick, cigarillos qu’il fuma longtemps (et lui inspira le film « Smoke »), avant d’arrêter peu de temps avant qu’on lui décèle un cancer du poumon. C’est devenu un réconfort pour elle, qui suggère que le cancer vient d’un choc émotionnel (la mort de son fils, et de son enfant, dans des conditions sordides).

Le jour de l'enterrement, de retour à la maison, Siri croit sentir sa présence : « Je l'ai senti marcher dans la chambre à coucher, et dans ce bref intervalle extatique, j'ai su exactement où il se trouvait ». À l'instar de l'odeur de fumée de ses cigares… Sorte de « limbe temporaire » décrite par Paul Auster lui-même dans Baumgartner quand « une relation profonde comme la leur peut se poursuivre même dans la mort ». À ce stade d'interpénétration entre l'œuvre et la vie, la littérature devient sorcellerie.

Dans le dernier roman de Paul Auster, « Baumgartner », publié peu de temps avant son décès, il était question d'un professeur de philosophie vieillissant hanté par la disparition de sa femme. Un livre traversé par la mémoire, l'amour et la perte auquel il est impossible de ne pas songer aujourd'hui, tant "Ghost" paraît un écho à Baumgartner. Un journal de deuil, mais surtout le récit d'une grande et belle histoire d'amour. Quand le livre s'achève, la peine ne s'est pas diluée mais la romancière semble se recentrer sur elle-même, au fil des saisons : « Je sens le dénouage en moi. » L’écriture en guise de thérapie, c’est bien connu.

La machine à écrire « Olympia » qu'utilisait Paul Auster reste silencieuse sur son bureau, mais il suffit d’ouvrir un de ses romans pour l’entendre parler. Quant au nouveau livre de Siri Hustvedt, il est au niveau des grands livres de deuil de Joan Didion, ou de Joyce Carol Oates. C’est dire sa qualité.

Ghost Stories
Editions:  Gallimard
Collection : Hors-Fiction
Auteur : Siri Hustvedt
Traduit par Frédéric Joly
432 pages
Prix : 24 euros
Parution : 14 mai 2026

 


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