« La symphonie de Kaboul : Zohra, l’orchestre féminin interdit » : quand la musique n’adoucit pas les meurtres....
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Zohra est le premier orchestre national afghan entièrement féminin. Fondé par le Docteur Sarmast au sein de l'Institut national de musique d'Afghanistan, ses membres subissent les pressions de leurs familles et de la société patriarcale. Le récit graphique « La symphonie de Kaboul », de Sarah El Younsi et Léa Taillefert, est l'adaptation du documentaire « Keeping the Music Alive », réalisé par cette même Sarah El Younsi, réalisatrice de documentaires, et de reportages, qui a été diffusé en 2022 sur CNA et en 2023 sur Arte.
Cette dernière raconte, au début de l’ouvrage, avoir toujours été fascinée par l’Afghanistan – comme Joseph Kessel, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, avant elle -, ce pays enclavé entre les montagnes de l’Hindu Kuch, aux confins de l’Himalaya. Lors de ses études de cinéma, en 2001, elle découvre l’histoire du commandant Massoud, ce « moudjahidine » (combattant) assassiné par deux kamikazes se prétendant journalistes. C’était le 9 septembre, deux jours avant les attentats du World Trade Center, à New York, orchestré par Oussama Ben Laden, et le groupe terroriste Al-Qaïda.
Auparavant, les « talibans » (de l’arabe « taleb » : l’étudiant en religion), fondamentalistes islamistes, avaient pris le pouvoir, entre 1996 et 2001, pour instaurer un régime fondé sur la « charia » (stricte loi coranique), entraînant de multiples restrictions des libertés individuelles : toutes les musiques sont interdites, à l’instar d’autres formes d’art. Conséquence majeure, le coup porté à l’éducation des filles, et des femmes afghanes, de manière générale. D’où, le courage d’Ahmad Sarmast, premier afghan docteur en musicologie, parti en exil en Australie lors de la première prise de pouvoirs des Talibans en 1996, revenu en 2001 lorsqu'ils ont été chassés par les Américains, qui a fondé l'Afghanistan National Institute of Music (ANIM). Cet institut, unique en son genre en Afghanistan, sélectionne dans tout le pays de jeunes collégiens et lycéens, garçons et filles, toutes ethnies confondues qui étudieront gratuitement la musique, vivant en internat. Il fonde le premier orchestre entièrement féminin, y compris la chef d'orchestre, qui compte une trentaine de musiciennes et l'appelle Zohra (brillance en arabe).
Sarah El Younsi le rencontre en 2015, puis revient en 2017 pour filmer à Kaboul. Elle suit l’orchestre féminin, lors de leurs tournées en Europe, et s'attache particulièrement au sort de trois jeunes filles qui symbolisent le combat mené pour faire de Zohra une réussite, un symbole de paix et de liberté malgré les très nombreux obstacles et dont elle suivra le destin jusqu'en exil. Il y a Fazila, fille d'une famille intellectuelle, qui favorise son envie de faire de la musique (elle joue du rabab, un instrument traditionnel dont seuls les hommes ont le droit de jouer). Puis Sahar, que sa famille veut marier à un cousin pour devenir épouse et mère (ce qui signifierait l'abandon de la musique. Elle joue de la clarinette). Et enfin Zarifa, qui ment à sa famille, avec l'aide de sa mère (personne ne sait qu'elle joue du violon et est la deuxième cheffe d'orchestre de Zohra).
Cette incroyable aventure humaine, souvent violente, est adoucie par le trait et les couleurs pastel et bigarrées de Léa Taillefert. Entre le poids d’une société patriarcale, et le retour des talibans au pouvoir, en août 2021, les espoirs des musiciennes volent en éclats. L’orchestre est contraint de fuir. Sahar, Zarifa et Fazila se retrouvent dispersées aux quatre coins du monde mais tentent malgré tout de poursuivre leur vie et leur rêve musical. À travers ce récit, Sarah El Younsi nous entraîne dans le sillage de ces femmes, tout en interrogeant sur le prix à payer pour être libre (l’exil), et la capacité de la musique à survivre, lors de ce même exil. Mais restent des motifs d’espoir. Grâce aux efforts d'Ahmad Sarmast, le Portugal les a accueillies en décembre 2021. Cette BD est dédiée à « toutes les femmes qui se battent pour vivre libres ». Ou la musique comme acte de résistance contre l’obscurantisme.
La symphonie de Kaboul : Zohra, l’orchestre féminin interdit
Editions : Steinkis
Collection : Témoins du monde
Auteures : Sarah El Younsi et Léa Taillefert
125 pages
Prix : 20 €
Parution : 27 août 2026






