Kid Francis : le cireur de chaussures devenu boxeur
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Rien ne prédestinait Francesco Buonagurio, petit cireur de chaussures
, d’origine italienne, né en 1906 dans un quartier malfamé (Saint-Jean) de Marseille, à connaître la gloire sous le nom de Kid Francis. Il a suffi d’une bagarre (deux jeunes locaux le traitent de « fils de pute de macaroni »), sous les yeux d’un amateur de boxe, monsieur Pollak, bijoutier dont il cire régulièrement les chaussures sur le Vieux port. Quelques années après, comme dans un rêve, il côtoyait Marcel Pagnol, Maurice Chevalier, Joséphine Baker et Charlie Chaplin.
Malgré les préjugés racistes, il est initié au Noble-art dans la salle de M.Lisanti, avant de monter sur le ring, pour la première fois en 1922. Dix ans plus tard, et des dizaines de victoire par K-O, il affronte, dans la cité phocéenne, l'Américain Al Brown, champion du monde poids coqs, ami/amant de Jean Cocteau. La foule est surexcitée. C’est là que les problèmes commencent. Le conte de fées va se transformer en cauchemar. Un oncle, membre de la mafia locale, intervient pendant le combat, sous prétexte de l’aider à remporter le match.
Le jeune boxeur tente, par tous les moyens, d’échapper aux mauvaises fréquentations, mais le redouté François Spirito, un gangster collabo, surnommé le « Capone français », voit dans son petit neveu une formidable opportunité de s'enrichir et de faire prospérer de nouveaux trafics. Le piège se referme. Quand la guerre survient, ce dernier ne fait rien pour le protéger des nazis. Malgré un palmarès et un destin hors du commun, Kid Francis disparait non seulement dans un camp d’extermination, comme le bijoutier juif qui l’avait repéré, mais de l’histoire tout court.
Le journaliste indépendant Marius Rivière, membre du collectif de journalistes marseillais Presse-Papiers, a scénarisé cette bande-dessinée (par Grégory Mardon, en couleur et de fort belle manière, réaliste, sans en rajouter). Ils rendent ainsi un bel hommage à ce destin à la fois sublime et tragique. Ou comment un petit cireur de chaussures, issu des connus bas-fonds interlopes, se retrouve au Madison Square Garden de New-York, proche de stars du showbiz, avant d’être raflé sur le Vieux-Port. Déporté au camp de Sachsenhausen, il y fera preuve d'un courage exemplaire, lui qui mesurait un mètre soixante-quatre, pour 53 kilos (à son poids de forme), en boxant, malgré l’épuisement, contre des nazis Allemands, bien nourris, qui l’affrontaient chaque jour, ou presque, pour démontrer leur prétendue supériorité aryenne. Il n'en reviendra pas vivant. Nul ne sait comment il est mort, en déportation, peu avant la libération en 1945.
Des photos d’archives, en noir et blanc, à la fin de l’ouvrage, rendent l’album de souvenirs émouvant. Car si Kid Francis était quasiment oublié, c’est également le cas de milliers (20 000 au moins) de raflés du fameux quartier Saint-Jean, surnommé « la petite Naples », situé derrière la mairie de Marseille, qui donne sur le Vieux-Port, qui a été rasé par les nazis, en février 1943, pour son cosmopolitisme (outre les italiens, des espagnols, grecs et nord-africains vivaient là). Près de 1 500 habitations ont été rasés à la dynamite sur ordre d’Adolf Hitler. Il a fallu attendre l’année 2019, soit plus de 80 ans, pour qu’une commémoration officielle, à l’échelle locale, soit organisée sur le parvis de l’hôtel de ville, à deux pas du quartier du Panier, qui lui a survécu à cette funeste période de l’Histoire.
Kid Francis
Editions : Casterman
Auteurs : Marius Rvière et Grégory Mardon
240 pages
Prix : 25,95 €
Parution : 14 janvier 2026







