Europa par Krzysztof Warlikowski : histoire de transmissions
- Écrit par : Sylvie Lefrere
Par Sylvie Lefrère - Lagrandeparade.com/ Le Printemps des comédiens, à Montpellier, ouvre sa quarantième édition avec une création, « Europa », mise en scène par Krzysztof Warlikowski, partagée avec Wajdi Mouawad, auteur, d'après le texte "Le serment d'Europe ".
Après avoir goûté à la douceur de l'ombre de la pinède, nous sommes nombreux à nous presser vers le théâtre Jean Claude Carrière du Domaine d'O. Nous allons changer brutalement de paysage. Wajdi Mouawad introduit le sujet en performant le texte dont il est l'auteur : « L'ombre en soi qui écrit ». Face à un tableau noir, il dessine et nous ouvre ses pages pédagogiques, culturelles, sensibles. Nous partirons d'un trou noir qui ouvrira les horizons des évènements. Nous cheminons dans un processus d'évolution. Il évoque le théatre de la grèce Antique, la philosophie, la poésie, les crimes fratricides. Puis, il nous parle de son vécu. D'où il vient, quel type d'éducation il a reçu, ses rencontres décisives. Ce passage est un sas pour nous préparer à la suite de la soirée. Des hypothèses se dégagent. La tension commence à être palpable. La vie va couler en cascades sanglantes. Les langues vont se délier.
L'entracte nous permet de prendre notre respiration pour mieux plonger dans la narration à venir. Le plateau est épuré. Au fond le tableau noir, outil d’apprentissage de l'enfance. Le cadre des murs est rouge vif. Quelques tables et des chaises de classe sont disposées en rangs. Sur le côté droit, un espace clos délimité, qui ressemblerait à une geôle.
La scène va être habitée par des personnalités fantomatiques qui vont devenir très vite obsédantes. Notamment une enfant. Elle a des yeux vides, énucléés. Ils sont deux trous noirs qui cherchent la lumière. Elle est agitée de mouvements nerveux, saccadés, traduisant sa terreur. Elle est actrice et observatrice. Elle tente de se rassurer avec la douceur de ses cheveux qu'elle caresse en répétition. Elle illustre l'histoire de la tragédie dans ses allers et retours.
Un personnage adulte masculin/ féminin, Europa, se dessine comme le chef d'orchestre de cet opéra de l'horreur. Il cherche, en qualité de témoin, à rassembler les morceaux du puzzle.
Le rouge des murs ruissèle du sang versé. Le vert, couleur de bile, nous touche au plus profond de nos viscères, jusqu'à nous donner la nausée. Nos regards oscillent dans la pièce, à la recherche de ces mémoires perdues.
Europa, poursuivie par une représentante de l'ONU, tente de nous transmettre les lumières de la tragédie. Elles se confrontent, se séduisent. L'une, âgée, est vêtue d'habits sombres, coupés par une ceinture en strass. Le trou noir et les limites de la lumière. L'autre, « l'institutionnelle », blonde platine, le corps gansé dans une jupe en cuir rouge, perchée sur des stilettos de Louboutin, représente une vulgarité surjouée. Elle mâche son chewing-gum comme un GI et claque bruyamment les bulles. Elle joue le détachement du pouvoir. Elles invitent trois femmes très différentes, décrites rapidement comme une « sexy », une « baroudeuse », une femme âgée. Elles semblent ne pas avoir de points communs. Pourtant Europa, mère de toutes, va les aider à dévoiler leurs secrets enfouis.
L'amour se heurte à la haine. La barbarie envahit un territoire lointain. La maternité s’avorte. Une vidéo du visage des artistes appuie et pulse en chronomètre leur personnalité. En alternance, des portes coulissantes s'ouvrent en couperet, scène d'un tribunal caricatural d'inertie, où les langues s'affrontent. La tension monte, jusqu'à atteindre le paroxysme. Les mots se détachent en blanc au dessus de la scène pour traduire la langue polonaise. Ils frappent nos esprits.
Krzysztof Warlikowski met en scène le travail partagé avec Wajdi Mouawad. Ils nous offrent une lecture du monde, une écriture sur le poids de l'histoire familiale, culturelle, traumatique. Notre langue est sèche sous notre palais en voile de silence et au goût amer des cris. Dans les rangs de la salle du théâtre, les émotions des spectateurs se craquellent. Les nez reniflent, des mouchoirs les mouchent, d'autres submergés préfèrent sortir car l'aventure est trop chargée. Des histoires enfouies résonnent fort. Assourdissantes histoires des mères de l'Europe qui tremblent sous l'émotion.
La force et la beauté des acteurs subjuguent. Ils se battent, résistent, évoluent, se libèrent en collectif du continent Européen.
Chacun de nous portons un fragment de ces tragédies et nous les transmettons aux generations suivantes, à travers nos corps, nos langues, nos agissements. Cette nuit a été blanche pour le public. Le trou noir était éclairé par la pleine lune. les images du spectacle y ont pris toute la place dans leurs insomnies. Signes de la force de ce spectacle, des réflexions qui en découlent.
La conscience de l'importance de la transmission a été réveillée en tatouages. Demain sera un recommencement ou une évolution ?
Europa ( prologue avec Wajdi Mouawad)
Avec : Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Krzysztof Oleksyn, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska
D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad
Adaptation : Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszczyński
Traduction : Jacek Poniedziałek
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
Décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak
Lumières : Felice Ross
Dramaturgie : Piotr Gruszczyński, Anna Lewandowska et Carolin Losch
Musique : Paweł Mykietyn
Chorégraphie : Claude Bardouil
Vidéo : Kamil Polak
Maquillages : Monika Kaleta
© Magda Hueckel ( photo 1, 2 et 3, 4) et © Marie Clauzade ( photo 5)
Production : Nowy Teatr, Varsovie
Coproduction : Théâtre de Liège
Dates et lieux des représentations :
- Les 29 et 30 mai 2026 au Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière - FESTIVAL PRINTEMPS DES COMEDIENS







