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« Alif » : apprendre une langue pour retrouver sa place dans le monde

  • Écrit par : Bertrand Hess

Par Bertrand Hess - Lagrandeparade.com/ Avec Alif, présenté au Théâtre 11, Abdelwaheb Sefsaf poursuit une trilogie autobiographique consacrée à l'identité, à l'exil et à la transmission. Il y raconte son enfance, ce moment où quelques mots entendus peuvent changer une vie entière.

Nous suivons Abdel et ses camarades dans un collège expérimental où ils rencontrent Anne-Marie, une institutrice libanaise chrétienne ayant fui la guerre civile (magnifiquement interprété par Adila Bendimerad). C'est auprès d'elle qu'ils découvrent l'arabe. Ou plutôt qu'ils le retrouvent. Une langue à laquelle cette enseignante leur redonne accès : l'arabe des grands poètes, des voix mythiques, des chants et des récits qui composent une civilisation.
Il y a dans cette histoire d'enfance et de transmission quelque chose de Marcel Pagnol. Mais plus encore, du Requiem des innocents de Louis Calaferte. Dans les deux œuvres, un enfant découvre qu'il existe des adultes capables de rompre le destin auquel son milieu semblait le condamner. Chez Calaferte, cette rencontre est une échappée fragile au cœur d'un monde de violence. Chez Sefsaf, elle prend la forme d'une langue retrouvée.
Anne-Marie ne leur enseigne pas simplement l'arabe : elle leur rend un héritage, une mémoire et, avec eux, la possibilité de se tenir debout. Deux manières de raconter la rencontre décisive avec un adulte qui bouleverse une existence. Nous sommes nombreux à avoir connu ce professeur qui, un jour, a déplacé notre regard sur le monde. Anne-Marie appartient à cette famille-là. Elle ne se contente pas d'enseigner une langue ; elle rend à ces enfants une part d'eux-mêmes qu'ils ignoraient avoir perdue.
Car Alif parle de cette condition particulière de l'exil : celle de l'entre-deux-mondes. Plus tout à fait d'ailleurs, pas encore complètement d'ici. En leur offrant la richesse de la langue arabe, notamment à travers les chansons et la poésie, Anne-Marie les arrache au déclassement symbolique que produit souvent l'immigration. Elle leur redonne un héritage. Une dignité. La possibilité d'habiter pleinement le territoire où ils vivent sans renoncer à celui dont ils viennent.
La musique occupe d'ailleurs une place essentielle dans le spectacle. Les compositions d'Abdelwaheb Sefsaf et de Georges Baux, superbement arrangées par Aliocha Regnard, accompagnent le récit, et entendre Abdelwaheb chanter sur scène est un plaisir constant. Il passe du français à l'arabe, empruntant tour à tour au parlé-chanté de Bashung, aux inflexions du raï, jusqu'à des surgissements métal, voire punk, déplaçant sans cesse la langue et lui offrant une étonnante amplitude. Les mélodies deviennent des paysages où les identités cessent de s'opposer.
La mise en scène avance avec beaucoup de douceur dans l’écrin scénographique de Souad Sefsaf, sans jamais chercher la démonstration, elle laisse les émotions apparaître, simplement. Avec cette délicatesse qui permet parfois au théâtre d'exercer ce pouvoir singulier : mettre des mots sur une idée que l'on portait déjà en soi sans parvenir à la formuler. Il arrive alors qu'une phrase nous traverse et continue de résonner longtemps après que les lumières se sont rallumées.
Pour nous, ce fut celle-ci : « Après cent trente ans de colonisation en Algérie, il faudra peut-être cent trente ans de décolonisation. » En une seconde, elle est venue s'inscrire en nous. C'est l'une des choses que le théâtre peut produire lorsqu'il est grand : non pas convaincre, mais planter une graine. Une idée qui continue de pousser bien après la représentation.
Rien que pour cela, Alif est un spectacle précieux.
Et il l'est aussi pour tout le reste : pour la beauté de ses interprètes, de sa scénographie, pour sa musique, pour son humanité, pour cette manière de raconter l'exil en faisant de la langue un territoire où chacun peut enfin trouver sa place.
Un spectacle profondément touchant, à découvrir sans hésiter en famille.

Alif
De : Abdelwaheb Sefsaf
Mise en scène : Abdelwaheb Sefsaf 
Avec Adila Bendimerad, Aliocha Regnard, Natalie Royer, Abdelwaheb Sefsaf, Souad Sefsaf 
Composition : Abdelwaheb Sefsaf et Georges Baux 
A partir de 12 ans 
Durée : 1h20

Dates et lieux des représentations:
- Du 4 au 23 juillet  2026 (relâche les 10, 17 juillet) à 14h00 - 11 • AVIGNON - FESTIVAL OFF AVIGNON

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