Au non du père : l’odyssée d’une femme en quête de filiation, entre rêve et réalité, entre douleur et espoir
- Écrit par : Christian Kazandjian
Par Christian Kazanjian - Lagrandeparade.com/ Au non du père ou l’odyssée d’une femme en quête de filiation, entre rêve et réalité, entre douleur et espoir.
Un improbable périple
Anissa cherche un père (un géniteur en fait) qui les a abandonnées, elle et sa mère, à sa naissance. Elle questionne, porte comme un talisman une photo d’un homme que pourrait être, ou ne pas être (sa mère joue ou non de cette ambigüité) ce père qu’elle espère rencontrer. Et le hasard (mais n’est-ce pas un signe du destin ? chacun décidera) la met en présence, par le truchement d’une émission télévisée, d’un homme, là-bas, loin, au New Hampshire, aux Etats-Unis, qu’elle reconnaît comme son père. La voix du sang ? L’illusion que fait naître le désir ? Elle entreprend, alors, sur les conseils et l’insistance d’Ahmed Madani, de se lancer dans une odyssée, lourde d’espoir et de désillusions, dont ni l’une, ni l’autre ne connaît l’issue.
De cette histoire vécue, Ahmed Madani et Anissa, ont fait un spectacle théâtral. Habitué du travail sur la matière brute de récits et témoignages des gens d’en bas, des habitants des banlieues et quartiers laissés à la marge de la République, le metteur en scène itinérant a choisi comme comédienne avec qui il avait déjà travaillé, la femme non-professionnelle qui lui a conté son histoire, les déchirures qu’elle avait vécues. Le duo ne se quittera pas, de l’élaboration du texte au voyage aux Amériques, puis aux représentations qu’ils donnent : complicité, respect, amitié.
Mentir-vrai
Au non du père se présente, comme un « road movie » qui démarre de la cuisine d’Anissa « la pièce préférée de sa maison » jusqu’à la boulangerie du père inconnu, plantée à des milliers de kilomètres, et le retour, pour un dénouement qui se fait attendre et tient en haleine. Mais laissons sa place au mystère : ne sommes-nous pas dans une forme de roman policier, riche en rebondissements ? Car, la pièce est un objet rare faisant appel à la projection sur écran, aux dialogues avec les spectateurs, conviés à partager la recette de quelques alléchantes confiseries. On est au théâtre et dans le salon d’Anissa, enveloppé des riches odeurs de chocolat, de caramel. Spectateurs exposés en pleine lumière, on en devient, acteurs, sollicités par les acteurs d’une histoire réelle que la scène transforme en personnages de théâtre. Réalité et fiction s’entremêlent, dans un mentir-vrai que n’aurait pas renié Aragon, Gatti ou Benedetto, par exemple. La pièce, centrée sur la quête d’Anissa, éveille chez Ahmed, son accompagnateur, son mentor, son complice, tout un pan de sa propre histoire, fait renaître chez lui l’image de son propre père, convoquant, chez le spectateur des souvenirs parfois enfouis, l’évocation d’une généalogie. Le voyage d’Anissa se fait collectif, familier, émouvant.
Amicale complicité
Objet rare, disions-nous, Au non du père repose sur deux témoins-acteurs évoluant à découvert, à nu, à cru. Anissa que nous ne connaitrons que sous son prénom se révèle d’une bouleversante simplicité, d’une vérité qui l’élève au rang de belle comédienne. Ahmed (Madani), chattemite, paternel, complète ce récit intimiste, magnifié par le décor d’une cuisine réaliste, et que partagent les spectateurs. Colère, humour, tendre complicité unissant les deux comédiens-personnages, se mêlent, intriguent, égarent le spectateur, le remettent sur la voie. Le contraste entre la gestuelle des deux protagonistes, leur langue (un délice d’écouter le langage châtié, poétique d’Ahmed Madani) enrichissent le propos, faisant d’une histoire somme toute presque banale (quoi que, pas tant que cela) une remarquable réussite théâtrale, interrogeant sur la destinée de chaque individu, l’amour, le rôle de l’art dans nos sociétés. Sur notre humanité, en somme.
Au non du père
Texte et mise en scène : Ahmed Madani
Avec Anissa et Ahmed
Dates et lieux des représentations:
- Jusqu’au 27 février 2026 au Théâtre de Belleville, Paris 11e (01.48.06.72.34.)






