« Yam » : la Belphégor de la cité phocéenne
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Tout d’abord, il y a cette couverture étrange et pénétrante, de l’illustratrice Laure Nollet. Une belle femme brune, aux yeux noirs, lèvres sombres, et figure rouge – de type égyptien, peut-être porte-t-elle une toge - , sur fond de Notre-Dame de la Garde.
On distingue la Bonne Mère, sous le pont transbordeur qui traversait le Vieux port, du temps de Gustave Eiffel. Nous sommes bien à Marseille, mais dans une ambiance Belphégor (ou le fantôme du Louvre). Feuilleton, en noir et blanc, réalisé par Claude Barma, d’après le roman d’Arthur Bernède. La créature arbore des oreilles pointues, on ne peut plus intrigantes. Et puis il y a le titre. « Yam : les mystères de Marseille ». En toute modestie, l’auteur David Gaussen, par ailleurs, l’éditeur, et historien, confesse n’avoir pas prévu d’écrire ce court roman, qui pourrait être un recueil de nouvelles tiré à peu d’exemplaires (pour voir).
Tout commence en 2013, par le projet d’une exposition de sculptures, et autres monuments phocéens. Plutôt que d’écrire de banales notes explicatives, inspiré par les faits historiques, et son imagination débridée, il s’est emballé. Chaque texte de ce court roman fait référence à l’une des œuvres présentées en tête de chapitre par la graphiste citée plus haut. La plus emblématique des histoires est celle du « Prophète », du nom de la plage située en dessous de la corniche Kennedy. Encore aujourd’hui, plusieurs versions circulent sur ce mystérieux messager, censé devancer et annoncer l’avenir, sans occulter l’aspect religieux. Le récit est basé sur des légendes, et autres faits réels.
Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende, c’est bien connu. Or donc, une certaine Émeline, fonctionnaire fraîchement retraitée du musée des antiquités égyptiennes – dont la salle de « la » momie -, de la Vieille-Charité, situé au cœur du Panier, a enfin le temps de flâner, au gré de son humeur, dans les quartiers de Marseille. Elle y va à reculons, pourrait-on dire, en mode rétrospectif, plus que nostalgique (où l’on apprend qu’elle fut placée dans un orphelinat local), comme on partirait du géant Nil, puisqu’une légende dit que ce ne sont pas les grecs qui ont fondé Massilia, mais les égyptiens. Il ne faut pas contrarier un inventeur de galéjade, même s’il ne carbure pas au pastaga. Emeline se contentera de l'Huveaune, ce mini fleuve souvent tari, ce qui est déjà pas mal, par les temps qui courent.
Elle décide d'aller à pied rejoindre le modeste cabanon, au fin fond des calanques, hérité de son parrain, un ancien légionnaire, paraît-il « prophète » à ses heures. Serait-ce le fameux ? Les souvenirs reviennent, comme les fantômes du passé, aux allures de monstres surgissant au coin des rues, voire du fond de la Méditerranée. Il y a bien eu des statues immergées plage des Catalans… Émeline a cru reconnaître la bague du parrain/prophète, lequel a « fait » l'Algérie et le Vietnam, son journal intime en atteste. Il faut dire qu’il était féru d'Égyptologie, et plus particulièrement spécialiste de l'exégète Epaminondas Zacharopoulos ! La voilà embarquée dans l'exotisme le plus alléchant.
L’érudit David Gaussen s’amuse à surfer sur les « croyances » de pseudo-spécialistes en mythologie égyptienne, qui n’en finissent pas d’annoncer des découvertes incontestables (le fait est qu’il y en a), parfois farfelues, à base de malédictions : « Les seuls maîtres du monde qui vaillent le coup, ce sont les Égyptiens! ». Ainsi, le dit Shekmet apparaîtra au Vietnam, après la décapitation d'une jeune femme dont le prophète légionnaire était amoureux. Sans oublier Apophis, qui se présente sous la forme d'un python. Lequel explique à Émeline comment la source de l'Huveaune a été asséchée. Ce qui donnera la clé du titre mystérieux : Yam. N’en disons pas plus. Tout ça sans fumer la moquette !
Blague à part, ce roman fantastique, écrit dans un style à la Eugène Sue, est basée sur le patrimoine marseillais. Les provençaux de souche apprécieront les private-jokes. Les autres s’instruiront. L’enquête menée par Emeline/ Gaussen est d’avantage basée sur une rêverie introspective qu’une enquête policière. Les références mythologiques servent de prétextes aux faits-divers, qui tiennent davantage de la galéjade, répétons-le. Toujours basée sur un fond de vérité (cf. la sardine qui bloqua le Vieux-Port).
Où il est aussi question de la panthère des calanques, du monstre du Palais-Longchamp, et de déesses antiques. Cela donne un texte surprenant à lire, et relire, en se promenant depuis le Panier jusqu’au square Longchamps, en passant par Malmousque, la Pointe-Rouge, le boulevard Bail. Bref, une balade hors sentiers battus et rebattus par les guides touristiques. Et si David Gaussen écrivait une suite ? Après cette exposition annoncée depuis… vingt-six ans. Qui irait de l’avenue de la Corse, pas loin des bureaux de sa maison d’édition, à la Place Castellane, en passant par les citadelles des forts St-Nicolas et Saint-Jean, via le Mucem, l’abbaye Saint-Victor, la Major, les Réformés… Et la Porte d’Aix, la gare St-Charles, Saint-Barnabé et… et… le pont du transbordeur, qu’il est question de reconstruire. Qu’on se le lise ! Gaussen a du grain à moudre.
Yam
Editions : Gaussens
Auteur : David Gaussen
144 pages
Prix : 8 €
Parution : 1 avril 2026






