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« La vengeance m’appartient » de Marie Ndiaye : entre doute et mystères…

  • Écrit par Serge Bressan

vengeancePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Très précisément, ce fut le 5 janvier 2019, dans un quartier chic de Bordeaux. « L’homme qui (…) entra timidement, presque craintivement dans son cabinet, Me Susane sut aussitôt qu’elle l’avait déjà rencontré, longtemps auparavant et en un lieu dont le souvenir lui revint si précisément, si brutalement qu’elle eut l’impression d’un coup violent porté à son front ». A 42 ans, Me Susane a installé son cabinet d’avocat dans un beau quartier pour que viennent à elle les « bonnes affaires » alors que, jusqu’alors, elle ne travaille que pour le banal et l’ordinaire. L’homme s’appelle Gilles Principaux et, ce jour d’hiver, il vient demander à l’avocate de bien vouloir prendre le dossier de son épouse Marlyne qui a tué (assassiné ?) leurs trois enfants Jason (6 ans), John (4 ans) et Julia (10 mois). C’est l’entrée du nouveau, douzième et magnifique roman de Marie Ndiaye : « La vengeance m’appartient », certainement le temps fort de cette rentrée littéraire d’hiver 2021…

Lors d’un récent entretien radio, l’auteure qui reçut le prix Goncourt en 2009 pour « Trois femmes puissantes » évoquait la genèse de « La vengeance m’appartient » : « Je n’entreprends jamais l’écriture d’un nouveau roman sans avoir, des mois auparavant, une année s’il le faut, rêvé autour d’une image. À chaque fois c’est d’abord une image vague, nébuleuse, qui devient de plus en plus nette au fil des mois. Pour ce livre-ci, c’était celle-ci : deux personnages dont je ne sais rien encore, une femme sur son lieu de travail et un homme qui entre, et cette entrée va provoquer toutes les profondeurs secrètes du roman. Est-ce que cet homme est celui qui, 30 ans auparavant, a transformé son existence à jamais ? » La première profondeur de ce roman aussi étincelant que mystérieux : que s’est-il passé, un après-midi d’il y a plus de trente ans auparavant, entre une fillette de 10 ans (qui deviendra Me Susane) et ce garçon (Gilles Principaux ? un autre ?) qui avait, alors, 14, peut-être 15 ans ? L’avocate se souvient (croit se souvenir ?) d’un moment de grâce et de magie, son père pencherait plutôt pour des gestes inavouables et tabous. Mystère, comme la raison pour laquelle Principaux est venu lui demander de défendre son épouse infanticide alors qu’à Bordeaux, il y a tant d’avocats prêts à plaider une affaire promise à la médiatisation…
Un autre mystère : qui est donc Gilles Principaux ? On lit : « Car Gilles Principaux ne paraissait pas tant anéanti par la mort de ses enfants que désireux d’absoudre Marlyne aux yeux du monde. Et pourquoi pas ? songeait Me Susane. Et que signifiait « anéanti », quelle conclusion probante tirer de l’œil sec de Gilles Principaux, de ses étranges sourires devant les caméras, de son plaisir manifeste à s’exprimer sur l’horreur de tout cela ? Selon quels critères irrécusables, tant moraux que psychologiques, pouvait-on en conclure, parce qu’il souriait abondamment, que la mort de ses enfants ne l’affectait pas autant qu’elle l’aurait dû ? » Et ce n’est pas fini. Là où des tâcherons de la chose écrite se contenteraient de dérouler péniblement l’histoire, Marie Ndiaye (qui a publié son premier roman à 17 ans, en 1984) s’amuse avec une jubilation non feinte en ajoutant d’autres questions, d’autres souvenirs, d’autres mystères. Qui est donc Sharon, une jeune Mauricienne qu’elle emploie pour faire le ménage dans son petit appartement, plus par générosité que par nécessité ? Et Marlyne Principaux qui a laissé son job de professeure au collège pour se consacrer pleinement à ses trois enfants, pour être une « mère haut niveau » comme il y a des sportifs de haut niveau, elle qui dans un monologue vertigineux débute toutes ses phrases par « mais » (son mari, lui, les commence par « car »…) ? Et Rudy, l’ex-compagnon de Me Susane dont on ignorera le prénom, à deux reprises dans le roman on indiquera qu’il commence par la lettre H ? Et sa fille Lila, 7 ans, que Me Susane considère comme sa propre fille ? Et Monsieur et Madame Susane, les parents de l’avocate- ils l’aiment tant et tant qu’ils décideront de couper les ponts quand elle deviendra trop pressante de questions sur cet après-midi d’il y a plus de trente ans? Et Ralph et Christine, frère et belle-soeur de Sharon qui vivent à Port-Louis, capitale de l'île Maurice, jusqu'où ira l'avocate pour récupérer l’acte de mariage de Sharon afin que cette dernière obtienne enfin, pour elle, son mari et leurs deux enfants, leurs papiers ?
« La vengeance m’appartient », mais on ne saura jamais, en sortant du roman, à qui elle appartient : à Me Susane ? à Gilles Principaux ? à Marlyne ? à Sharon ? Impressionniste et impressionnant, aussi fin et délicat qu’une dentelle de Bruges (ou de Calais ou de Cholet !), voilà le grand roman de Marie Ndiaye, écrivaine aussi puissante qu’ensorceleuse, aussi magique qu’indispensable.

La vengeance m’appartient
Auteur : Marie Ndiaye
Editions : Gallimard
Parution : 7 janvier 2021
Prix : 19,50 €

Extrait

« Me Susane ne détestait pas que ses amis l’imaginent ainsi : libre, folâtre, indépendante d’esprit - espérant en son for intérieur que de telles appréciations finiraient par la modeler, par la contraindre de s’y ajuster et qu’elle deviendrait réellement une femme au charme discrètement excentrique.
Me Susane savait qu’elle se forgeait, sur ce point, des fantasmes.
Elle rêvait d’avoir les moyens d’acquérir une belle, une grosse, une fastueuse voiture.
Elle avait pris en grippe sa vieille Twingo sympathique et sentait d’ailleurs que ses parents supportaient mal qu’elle roule encore dans un tel véhicule alors qu’ils la voulaient prospère… »

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