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« Mémoires flous » de Jim Carrey et Dana Vachon : quand tombe le masque…

  • Écrit par Serge Bressan

jim carreyPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Cinglante (et définitive ?), la question est posée : cet homme est-il vraiment fou ? De nombreux indices pourraient le laisser penser surtout quand, en ouverture de son livre, il rappelle une citation de Marshall McLuhan (1911- 1980), intellectuel canadien, professeur de littérature anglaise, théoricien de la communication et un des fondateurs des études contemporaines sur les médias : « Le nom d’un homme est un coup de massue dont il ne se remet jamais ».

Alors, on enchaîne, c’est le début du prologue : « On le connaissait sous le nom de Jim Carrey. Et dès la mi-décembre, sa pelouse brûlée n’était plus qu’une feuille cassante d’ambre terne. Le soir, après les dix minutes d’arrosage rationné par la municipalité, les brins d’herbe flottaient dans l’eau de la piscine- aussi mous et anémiques que les cheveux de sa mère dans les ultimes suées de la morphine »… Oui, cet homme est-il vraiment fou, lui Jim Carrey qui, avec son complice Dana Vachon, a écrit son premier roman simplement titré « Mémoires flous » et que l’éditeur présente comme une « semi-autobiographie » ?
    Depuis quelque temps, l’acteur (et aussi scénariste et producteur), né voilà 59 ans à Newmarket dans l’Ontario canadien, connait un sérieux passage à vide côté ciné et box office. Lui, le comédien le plus élastique de Hollywood, l’Ace Ventura détective chiens et chats, fait du surplace. Le cinéma, ce 7ème Art ingrat, l’ignore… Alors, il a décidé d’écrire un roman, son premier- et pour commencer dans la chose écrite, ce seront ses Mémoires. Mais comme on est avec un loustic bien perché, ce seront des « Mémoires flous »- joli titre pour un allègre dézingage du monde cinématographique. Certes, avec son pote Dana Vachon (romancier, essayiste et journaliste pour « Vanity Fair » ou encore le « New York Times »), il a pris l’affaire au sérieux mais n’en a pas pour autant hésité à tomber le masque. Vite, on est prévenu : « Autrefois, nous étions des artistes. Nous étions purs ! Mais nous sommes tous devenus une distraction, nous nous sommes compromis pour être célèbres, pour vivre dans le confort, pour être admirés par des inconnus ».
      Quand « Mémoires flous » est paru à l’été 2020 aux Etats-Unis, Jim Carrey accorda un long entretien à l’émission télé « Entertainment Tonight » : « Il s’agit essentiellement d’utiliser la fiction pour révéler une vérité plus profonde. Je pourrais raconter les évènements de ma vie dans l’ordre chronologique, ou bien, comme la plupart des mémoires, je pourrais les tourner de façon à ce que ça ait l’air plus beau et parfait. Mais dans ce livre, il ne s’agit pas que d’une célébrité. Cela concerne le mythe que les gens se figurent d’Hollywood ». Et d’ajouter : « Je pense que les gens célèbres se sentent toujours seuls. C’est un sentiment très étrange d’avoir toute cette attention braquée sur vous. Cela peut être très dangereux ». Donc, en mots au fil des pages de ces « Mémoires flous », on retrouve Jim Carrey et dès la page 12, on apprend que « des mois de désastre et dépression l’avaient laissé barbu et vaseux. Il était allongé nu dans son lit, si loin du sommet de sa forme que si on l’espionnait en cet instant grâce à une caméra de surveillance piratée, on le reconnaîtrait à peine, le confondrait peut-être avec un otage libanais… » Tout ça parce que, quelque temps auparavant, trente secondes d’images vidéo avaient fuité dans un magazine très au fait des choses hollywoodiennes : « Carrey y apparaissait flottant en position fœtale le nez dans sa piscine, en train de pleurer sous l’eau comme une orque captive. Son attachée de presse, Sissy Bosch, déclara à « Variety » qu’il préparait le rôle de saint Jean-Baptiste pour Terence Malick, qui se refusa opportunément à tout commentaire. La vidéo se vendit cinquante mille dollars, juste de quoi inspirer ce comportement animal sacré entre tous : une réponse spontanée du marché ».
    Personnage de roman, Jim Carrey plonge dans la déprime. A grossi- « Elvis, Liz Taylor, Bardot. Tous les grands se goinfrent vers la fin », écrit-il. S’est bunkérisé dans sa villa hollywoodienne avec « ses chiens de garde- deux rottweilers jumeaux qui répondaient l’un et l’autre au nom de Jophiel », découvert une nouvelle addiction : l’autobronzant, a pris du poids… et dans ses lamentations, on percevait un inexplicable accent clairement chinois ! Evidemment, anéanti par cette gloire passée avec trois Golden Globes qui l’a fui (même si, pour 2021, 75 millions de dollars de revenus sont prévus), il n’est même plus l’ombre de lui-même. « Il était 2 h 58 du matin. Il regardait la télévision depuis sept heures… » De temps à autre, des « collègues » lui rendent visite. C’est la grosse fatigue. Et aussi les souvenirs d’une enfance pauvre au Canada, les débuts aussi difficiles que compliqués sur scène au Canada. Et puis les piques balancées sur le système hollywoodien et ses « esclaves »- c’est délicatement savoureux avec Nicolas Cage assurant : « Mon ADN, il n’est pas comme les autres ADN. Les gènes des Coppola sont différents », Gwyneth Paltrow si souvent « chaussée de talons à mille dollars » ou encore Sean Penn « plissant les yeux pour se protéger de la fumée de la Camel suspendue à ses lèvres »…
    Bien sûr, le Jim Carrey des « Mémoires flous » n’a pas renoncé à son métier d’acteur. Souvent, « il se vit lors de la future cérémonie des Oscars, vêtu d’un élégant smoking Armani avec des revers étroits (il aurait perdu dix kilos d’ici là) sous les regards admiratifs du monde entier… » Mieux : il s’y voit vraiment aux Oscars. Parce qu’il a rencontré Charlie Kaufman, réalisateur et scénariste, entre autres, du cultissime « Dans la peau de John Malkovich ». Et que Kaufman lui a proposé, pour son prochain film, un rôle « bigger than life »- tout simplement, incarner Mao Tsé-toung ! Mais ses agents crient au fou, font tout pour l’en dissuader et surtout d’accepter ce rôle qu’un studio lui a concocté dans « Les Hippos gloutons » en 3D… Satire aussi enthousiaste que perchée et délirante du monde du spectacle, « Mémoires flous » fait immanquablement penser à « Fight Club », le roman de Chuck Palahniuk paru en 1996. C’est bien agité, gentiment apocalyptique- on en attendait pas moins de Jim Carrey qui a toujours assuré « se sentir à l’extérieur de ce monde hollywoodien ».
 
Mémoires flous
Auteurs Jim Carrey et Dana Vachon
Traduction : Sabine Porte
Editions : Seuil
Parution : 4 mars 2021
Prix : 19 €

Dans le monde d’avant, il avait joué dans une superproduction estivale, un film qui avait allégrement franchi la barre des deux cent vingt millions de dollars au box-office mondial, une fortune dont trente-cinq pour cent étaient destinés personnellement à Carrey et affluaient dans ses réserves financières de territoires de distribution allant, comme on dit, de Tuscaloosa à Tombouctou. Le fait que ce ne soit pour qu’un film de second ordre, y compris selon ses estimations, n’en rendait le succès que plus doux : plus grande était l’impunité, plus proche il était de Dieu.

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