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Roman américain : Quand la mort nous est co(n)tée

  • Écrit par Catherine Verne

Roman américainPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Les habitants d'une petite ville de Floride se retrouvent sous les projecteurs de la presse pour avoir fait l'objet d'une enquête qui révèle, via le journaliste Vlad Eisinger, un juteux trafic d'assurances-vie opérant en toute légalité intra muros. La combine consiste à revendre son contrat en viager pour toucher le pactole, et tout un public de vautours en cravate et bien propre sur eux gravite autour des candidats à la mort imminente.

Témoin du phénomène, un romancier, Dan Siver, tient un journal sur l'évolution de l'affaire qui fait grand bruit parmi ses voisins, protagonistes des épisodes hebdomadaires que publie son ami, Vlad. Un dialogue s'instaure entre le journaliste et l'écrivain que tout semble opposer, sinon le maniement professionnel de la plume, parce que le premier concentre ses efforts au journalisme d'investigation et le second à la rédaction romanesque. Par-delà leurs divergences d'idéaux quant à ce que doit être le "roman américain", des ponts commencent à surgir, via les mails qu'ils s'adressent, entre leurs deux univers en apparence parallèles. Chacun va progressivement grandir se se frottant aux critiques sans indulgence de l'autre, et son écriture, approchant peu à peu celle de son ami au point de friser la fusion, s'en trouvera pertinemment modifiée. Ainsi l'un et l'autre en viendront à s'autoriser des audaces transgressives, cédant ici à la tentation de la falsification, accordant là quelque entorse aux règles dans la forme, sans perdre de vue le seul profond désir qui les lie dans le fond: dire le monde qui les entoure, dont les complexités et les contradictions  résistent à toute réduction automatisée, le plus justement, le plus humainement possible. A la croisée de la fiction et de la réalité, où l'auteur aime à s'attarder depuis "les Falsificateurs" (Folio, 2013), le lecteur trouvera un plaisir de connivence à reconnaître nombre de figures célèbres, convoquées par le fil du dialogue, pour s'être précisément confrontées à la question de savoir comment articuler l'oeuvre romanesque et la vraie vie: Balzac, Hemingway, Poe, Maupassant... Si beaucoup sont nommés, on sent aussi sous le propos, la présence implicite de Borgès dont Antoine Bello reconnaît la capitale influence sur son rapport à l'écriture. Pour illustrer le questionnement qu'il a voulu mettre en scène à travers cette joute de deux écrivains, l'auteur pratique lui-même l'exercice de style à l'envi, couvrant la gamme littéraire de l'article d'investigation à la note de journal intime, en passant par la rubrique nécrologique et le site internet, sans oublier la narration qui resitue, au centre de la préoccupation du romancier et donc de la construction de son oeuvre, de vrais Américains. Car c'est bien d'un roman qu'il s'agit, écrit par un vrai et virtuose écrivain cette fois, un roman qui a du style dans la forme et du sujet dans le fond. L'héroïne en est l'Amérique capitaliste présentée ici comme capable d'exploiter tout filon rentable sans plus de conflit éthique que cela, en même temps qu'elle revendique la vertu de son puritanisme. Pour conclure à propos de ce très beau travail dépassant les frontières américaines qu'a réalisé le romancier français Antoine Bello, qu'on nous permette de paraphraser un peintre, que la problématique de ses petits camarades écrivains aux quatre coins du monde n'a pas laissé indifférent, René Magritte: Attention, "ceci est bien un roman".

Roman américain

Auteur: Antoine Bello
Editions: Folio
Parution: 5 novembre 2015


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