« Aller à la Havane » : La Havane, si ! Yankee no…
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Qui a respiré la Havane par le nez se damne », dit un dicton cubain. Leonardo Padura (72 ans), ce grand écrivain qui n’a jamais quitté son île (sauf pour voyager en Catalogne, entre autres, avec son ami Manuel Vasquez Montalban), le sait mieux que quiconque, puisqu’il est de Mantilla, un quartier loin du centre-ville : « La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau », écrit-il dans son dernier récit publié aux éditions Métailié, auxquelles il est resté fidèle, malgré les nombreuses sollicitations qui n’ont sans doute pas manquées.
Ecrit par un autre auteur « Aller à la Havane » aurait senti le fond de tiroir. Il n’en est rien avec ce récit mêlant des extraits de ses précédents livres de fiction, depuis plus de trente ans, et la situation actuelle pire encore qu’au début du blocus américain, et la « période spéciale » des années 90, suite au départ des russes. Alors pourquoi rester ? Voici sa réponse : « J’écris (…) dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à « aller à La Havane ». Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires (…) je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’«étrangéité ». En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba. »
Comme d’autres écrivains, indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé (de ses odeurs…) le Cubain Leonardo Padura, et son double romanesque, Mario Condé, fait corps avec la capitale de son pays rebelle. On souhaite bien du courage à Donald Trump s’il croit pouvoir soumettre ce peuple de révoltés nés, avec des flux de dollars. Oui, le pays manque de démocratie (et de pétrole) mais ses enfants, devenus adultes, ont été éduqués (on connait le niveau de sa médecine). Ça change tout. Ce n’est pas pour rien si Padura en a fait des personnages littéraires aux aventures incroyables, souvent terribles, et parfois très drôles. C’est vrai, la ville est hantée par son passé révolutionnaire, et ses fantômes illustres (les nom des frères Castro sont évités, davantage que celui du Che Guevarra). Toujours au bord de la destruction (malgré le classement à l’UNESCO), elle résiste vaille que vaille, aux tempêtes diverses et variées. Malgré le manque de tout, ou presque – plus que la pauvreté – et l’incivisme qui gagne la jeunesse, comme les anciens désabusés, abreuvés de réseaux sociaux illusoires, comme partout dans le monde.
Ancien journaliste, Padura est un formidable conteur. « Aller à La Havane » est une longue lettre d’amour à une ville (et un pays) qui dépasse toutes les fictions. Les aficionados reconnaîtront des passages de ses polars, comme « Adios Hemingway », et ses romans de littérature générales (« Electre à la Havane ») comme ses nouvelles (« Ce qui désirait arriver »). Les novices découvriront un auteur qui sait mixer souvenirs personnels, scènes du quotidien, et réflexions historico-philosophiques sur l'histoire du pays. Le livre progresse, au rythme de ses déambulations, dans les rues, plus ou moins propres, au gré des rencontres, élaborant ainsi une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté lumineuse (des femmes, entre autres, à la sensualité sans entraves), et façades coloniales décrépies.
L’auteur de « L’homme qui ailait les chiens » montre comment la ville se réinvente, dans l'ombre de ses ruines, grâce au système D, et à l’ingéniosité d’une population à la fois singulière et solidaire. Pour preuve, le quartier de Vedado, et le Malecon (leur promenade des anglais) qui semblent éternels, toujours peuplé de couples amoureux et de promeneurs, et pêcheurs, tournés vers Miami, où il vaut mieux avoir de la famille, malgré tout, car elle envoie de quoi améliorer l’ordinaire. Suivre Leonardo à travers son histoire familiale (les Padura vivent depuis des générations dans cette ville), c’est mieux que le Guide du Routard, évidemment (qui indique où se trouve le Florida, la Bodeguita del Medio et les meilleurs palladares (restos). Il n’évite aucun sujet, évoquant la grandeur et la déchéance du rêve révolutionnaire où la propriété existe, et les privilèges également. Et n’occulte pas la lassitude du peuple, ni la dignité des gestes ordinaires (s’entraider pour se déplacer, et se nourrir, voire se vêtir et se loger). Quoiqu’il arrive, dans un futur plus ou moins proche, ce livre nostalgique restera un témoignage de ce que fut La Havane postrévolutionnaire.
Aller à la Havane
Edition : Métailié
Auteur : Leonardo Paduro
Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis
Photos : Carlos T. Cairo
320 pages
Prix : 22, 50 €
Parution : 16 janvier 2026






