Les âmes flottantes : une heure unique en harmonie, tous et toutes dans le même bain
- Écrit par : Sylvie Lefrere
Par Sylvie Lefrère - Lagrandeparade.com/ Muljil est une troublante performance créée par Jinyeob Lee, fondatrice du collectif Coréen Éléphants Laugh, jouée au Cloître des Carmes dans le cadre du festival d'Avignon.
Le public est sur scène face au reste des spectateurs qui leur font face. Entre eux, quatre cuves verticales sont remplies d'eau. Deux hommes et deux femmes arrivent habillés. Ils représentent les acteurs de la société d'aujourd'hui. Deux travailleurs, unr femme enceinte et une jeune femme. Ils portent tous des sacs. Ils pénètrent complètement dans l'eau jusqu'au niveau du dessous de leurs narines. Sont-ils encore humains, alligators ou tortues?
Successivement, ils plongent ensemble ou séparément. Ils s'immergent en laissant s'échapper de fines bulles. Ils déposent. Ils libèrent. Ils respirent. Ils étouffent. Ils regardent le ciel. Rêvent-ils d'évasion? Ils semblent accablés par leur état, préoccupés, pressurisés.
Nous suivons leurs apnées avec une certaine tension et nous respirons fébrilement sur le fil avec eux.
Leurs corps nous parlent au-delà de leurs langues en voix off. Ils sont chacun dans leur univers, à l'image des plongeuses en apnée de l'île de Jeju en Corée.
Entre force résistante et fragilité poétique. Leurs yeux s'ouvrent dans une clairvoyance distante.
Leurs teints se nacrent sous l'eau. Ils sont les perles de leurs corps coquillages. Leurs chevelures sont des algues qui ondulent autour de leurs carapaces. Sirènes et tritons, ils sortent de leurs coquilles et s'ouvrent aux autres, entre artistes, avec les spectateurs.
De notre place, nous suivons ces minutes avec intensité. Le temps est processus. Tout se dévoile sous l'eau. Les mues s'opèrent.
L'un des hommes se transforme en nymphe libérant toute sa grâce naturelle qui était invisible sous son costume. Il est dans la quête de son identité, mi homme, mi femme.
Une des femmes se transforme en poupée pulpeuse, rêvant d'une éternelle jeunesse, succombant à la chirurgie esthétique.
La femme enceinte semble se libérer de ses poids, laissant ses fruits et légumes sortir de son filet de commissions, et ses effets personnels de son sac à main. La nourriture et les objets intimes flottent autour d'elle, lui échappent. L'enfant qu'elle porte dans son ventre va bientôt s'échapper. Aura-t-elle la force de s'en occuper ?
Son voisin, un employé, est obsédé par l'heure. Il dévide des sacs qui sortent sans fin de son cartable. Elles sont ses bouffées noires. Il pousse à l’extrême en recouvrant son visage avec l'un d'eux. Pourra-t-il survivre ?
Chaque artiste est prisonnier de ses préoccupations. Ils nagent dans les questionnements, plombés par des freins, des carcans. Intimes et prégnants. Ils étouffent.
Ils nous entrainent dans un tout, un océan qui rassemble. Une mer vivante et mortuaire. Les vagues s’y animent en utopie. Le ressac nous rappelle les prises de risques. À la vie, à la mort.
Un chemin de sel est tracé en lacet sur le sol. Nous n'allons pas du point A au point B. Nous cheminons. Le sel s'hydrate des histoires de chacun.
La solitude se métamorphose en force collective dès la rencontre avec l'autre. Celui et celle, les amateurs qui viennent les rejoindre dans leurs aquariums. Ils représentent les différents continents, asiatiques, africains, européens. Ils se réunissent en lien d'humanité.
L'ouverture de leurs visages migre vers le public. Nous sommes invités à rejoindre les mains de nos voisins. La poésie des chrysalides aquatiques nous englobe. Sommes-nous naufragés de nos propres vies ?
À peine guidés, nous faisons les mouvements des vagues en miroir. Une chorégraphie se met en jeu, animant un sentiment de bien-être qui nous submerge. Nos sourires se dessinent sur nos visages entre les gouttes d'eau, les larmes, le ruissellement de sueur. Nous traversons une brise d'après-tsunami.
Nous ne rêvons pas. Nous vivons un moment unique au coeur du cloître des Carmes. Une harmonie insoupçonnée a opéré.
Il a suffit d'une heure pour nous inviter dans le même bain. Les yeux sombres sont sortis des eaux et se sont éclairés comme les étoiles de la nuit. Vision d'un monde où l'humain domine et où l'empathie nous relie. Nous avons quitté la terre ferme pour flotter dans un ailleurs désiré.
Muljil
Avec Aeri Lee, Hyunsung Seo, Jaeho Lee, Joonbong Kim, Kwanghyun Ma et Zem-Zem Bizot, Ibrahima Gassama, Oumar Gramboute, Sara Louis, Noella Ouslam
Mise en scène : Jinyeob Lee
Texte : Jaeuk Shin
Son : Jimmy Sert
Lumière : Hayoung Jeong
Costumes : Gyonginn Kim
Régie plateau : Wonsuk Choi
Production : Bongmin Choi
© Christophe Raynaud de Lage
Dates et lieux des représentations:
- du 4 au 7 juillet 2026 au Cloitre des Carmes - Festival d'Avignon
- 15 et 16 juillet Grec festival ( Barcelone, Espagne)






