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« Après Arthaud » : Comment survivre après la mort d’un enfant?

  • Écrit par : Guillaume Chérel

ArthaudPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ C’est le genre de livre qu’on ne prend pas avec plaisir, comme un loisir, mais qui secoue, de gré ou de force. Hélène, mère de famille du genre working-girl (elle est journaliste documentariste), semble vivre une douce vie de parisienne confortablement installée (jouissant d’un bel appartement à Montmartre, d’une maison de campagne, et d’une mari présent, avec une fille en pleine crise d’adolescence, bref rien d’anormal), lorsque son jeune fils (comme l’écrivain déjanté marseillais mais sans H) ne se réveille « pas » un matin.

Le pire, c’est qu’elle l’a vu rentrer tard - quasiment en même temps qu’elle -, et se coucher, sur le ventre. Quand les secours arrivent, au matin, il est trop tard. L’arrêt cardiaque a lieu des heures auparavant, dans la nuit, pendant que le reste de la famille dormait. L’autopsie est formelle. A partir de là, au-delà de la stupeur et du déchirement dramatique, la culpabilité prend le pas sur la tristesse : et si elle était allé vérifier que tout allait bien dans la chambre de son fils, avant qu’il ne s’endorme (pour toujours) ? Comme elle l’aurait fait quand il était bébé. Mais Arthaud avait 21 ans. Il vivait sa vie de beau jeune-homme, doué pour à peu près tout, intensément. Trop peut-être… S’ensuit non pas une logorrhée, mais un long monologue sans fars ni faux semblants. Tout y passe. La culpabilité, nous l’avons dit, mais surtout la colère d’une mère (juive) – ce détail a son importance – qui tente à peu près tout pour (sur)vivre à son deuil.

Voici ses dix commandements (de Moïse au féminin):
Un cahier , tu noirciras
La plaie, tu purgeras
De sale, tu t’envelopperas
Des modèles, tu suivras
Un rite, tu choisiras
Les psys, tu épuiseras
Des règles, tu inventeras
Le chagrin, tu accueilleras
Tu ne haïras point… la terre entière ni toi-même
Aux autres, tu t’ouvriras

Hélène Risser n’est pas journaliste et autrice pour rien. Adolescente, déjà, elle a écrit un recueil de nouvelles quasiment prémonitoire. Très vite, elle a eu besoin de mettre des mots, comme des baumes, sur ses douleurs. Elle n’est également pas documentariste pour rien. Son livre, intitulé : « Après Arthaud » décrit par le menu toutes les étapes de sa reconstruction.
Comment continuer à se nourrir, et apprécier le café, après une telle douleur ? On a vu des mamans rester assises des semaines à la même place, sans bouger… Chaque deuil est différent. En guise de pansement (d’antidote ?), elle se souvient d’une amie d’amie qui a vu mourir sa fille d’une méningite fulgurante : comment faire pour survivre ? Elle a écouté attentivement son témoignage mais ça ne lui suffit pas. Hélène est une guerrière. Et une amazone ne perd pas son temps à s’habiller, se laver, se maquiller. Elle portera donc son deuil dans un pull noir et sale, telle une veuve corse, sicilienne, méditerranéenne… ou de confession juive.
Rien de pire que de perdre son fils (aîné, qui plus est) pour une mère, encore plus si elle est juive. Ça ressemble à une mauvaise blague, mais elle s’y connait en humour du même vocable. Même si elle vit surtout sa religion comme une culture. La coutume étant ce qu’elle est (on enterre vite les défunts dans cette communauté), elle pense assez vite à une cérémonie (catholique) au Père-Lachaise. Mais n’allons pas trop vite, justement. Ce qui est passionnant dans cette « histoire d’un deuil » (sous-titre du livre), c’est le récit de tout ce qui lui passe par la tête, et les oreilles, et la bouche car elle parle beaucoup (faut que ça sorte), surtout quand on entend tout et n’importe quoi sur le sujet.
De la part d’ami.e.s, de la famille, parfois, qui croient bien faire, ou n’osent pas en parler, et de professionnels « de la profession » (comme dirait J-L Godard). Elle-même ne se ménage pas (c’est une des principales qualités de ce récit autobiographique), car elle dit des horreurs. Sans filtre, comme on dit. Au style direct. Sans fioritures et autres effets de plume destinés à faire pleurer dans les chaumières. Elle écrit au burin. En apnée. C’est imagé. Forcément. Avec le métier qu’elle fait… Qu’a-t-elle donc à perdre ? Si ce n’est… sa fille, laquelle a également perdu son grand-frère adoré. Elle le lui rappelle, lors d’une dispute homérique (méditerranéenne, quoi), et son compagnon (plus discret, moins démonstratif) et son boulot : ça c’était fait. Peu de temps avant de découvrir son fils mort, elle a été licenciée et l’a très mal vécu. Qu’elle ose le dire et l’écrire peut en choquer plus d’un.e. Mais Hélène Risser est comme ça. C’est une forte personnalité, qui ne fait pas semblant. Telle mère… tel fils. Le petit devait avoir du caractère.
Comment les autres ont-ils fait pour ne pas être engloutis ? Elle s’en fiche. Surtout, dans une ville (Paris) où la mort est quasiment devenue taboue, sauf à la télé. Le rite des funérailles va l’aider à garder un peu de ce qui reste de son fils tant aimé. Trop ? C’est ce qu’osent sous-entendre froidement des « psys » sans empathie (c'est du moins ce qu’elle comprend).
Hélène (qui signifie « chaleur », « éclat de soleil », ou « torche », en grec) a la rage de (sur)vivre, répétons-le, et sa colère est à la mesure de la raison pour laquelle Arthaud est mort. On ne l’apprendra qu’à la fin. Ce qui explique en grande partie celle-ci (on le serait à moins). Non, elle ne suivra plus les règles édictées par la bonne société bourgeoise. Elle ne jouera pas la comédie humaine. C’est une héroïne de l’étoffe d’Antigone et de Phèdre. Pour paraphraser Eve Ensler, autrice du « monologue du vagin », on ne demande pas à l’océan Atlantique de rester calme lors d’une tempête. Comment lui en vouloir si elle s`effondre, un jour, en hurlant sur le parquet de son salon (ce doux foyer détruit) qu’elle veut rejoindre son fils dans la mort ?
Le récit est poignant parce qu’on s’identifie. Elle nous le fait vivre, avec elle, jour après jour. Avec des détails révélateurs, comme ce sac de sport posé au milieu du salon que tout le monde enjambe sans oser le déplacer. Arthaud l’avait déposé là, lorsqu’il était (encore) vivant. La culpabilité, elle la portera toujours, puisqu’elle est mère et juive. Elle apprend à vire avec, et à marcher dans les rues du quartier en évitant le restaurant où son fils allait manger, comme le bureau de tabac où il achetait ses clopes. Pendant que son mari, le père, également journaliste, enquête et cherche à comprendre ce qui s’est passé… elle s’accroche au présent. Jusqu’à ce qu’elle entende les mots d’un des meilleurs amis d’Arthaud (lui-même endeuillé à vingt ans). Mots qu’elle reproduit en l’état, à la fin du livre et de la cérémonie d’adieux… Qui n’en sont pas puisque, comme l’a dit Marcel Proust, « l’absence n’est-elle, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ? ». Tous les endeuillés (passionnés) le savent. Nos défunts sont toujours avec nous. Parfois davantage que de leur vivant. Sans oublier que les écrits restent. La preuve avec ce livre manifestement à la hauteur de ce que fut Arthaud. Lequel restera jeune (et souriant, comme sur la photo de fin d’ouvrage) pour toujours.

Après Arthaud 
Editions de l'Observatoirer
Auteure : Hélène Risser (avec le concours de Florence Sultan)
319 pages 
Prix : 23 €
Parution : 23 octobre 2024

 


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