Gagnez 3 x 2 places au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse avec La Grande Parade !

Tentez votre chance avant le 23 novembre en envoyant vos nom, prénom et adresse postale à :

lagrandeparade@lagrandeparade.fr

- See more at: http://lagrandeparade.fr/index.php/le-manege-des-momes/coups-de-coeur/319-fabian-negrin-jouons-avec-les-mots-au-caprice-du-vent#sthash.o4JUph3T.dpuf

Thyeste : au banquet des anthropophages, Thomas Jolly est roi

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mercredi 11 juillet 2018 09:34 Affichages : 597

AtréeInfanticides, incestes, adultères, fratricides, cannibalisme et trahisons en famille 

Thyeste de Sénèque appartient au genre de la fabula cothurnata ( une tragédie avec un sujet et un décor grec). Ecrite au ier siècle ap. J.-C, elle narre la vengeance d'Atrée. Athée et Thyeste sont frères, petits-fils de Tantale et fils de Pélops. Une lignée maudite de fieffés criminels.

La légende raconte que Tantale offrit aux dieux lors d'un banquet son propre fils Pélops. Les dieux, qui découvrirent tout de suite qu'il s'agissait de viande humaine, le condamnèrent au fameux « supplice de Tantale » : passer l'éternité dans le Tartare à supporter éternellement d’être placé au milieu d’un fleuve et sous des arbres fruitiers, mais de ne pouvoir y accéder: le fleuve s'assèche quand il se penche pour boire, et les branches sont éloignées par le vent quand il tente de se nourrir.

Je ne veux pas mettre fin à ses souffrances ; je veux qu’il expie.

Son fils, Pélops, ressuscité par les dieux, obtint la main d'Hippodamie dans une course de char contre le père de celle-ci, Œnomaos; ce dernier ayant coutume de tuer les prétendants qui perdaient contre lui. Pélops gagna la compétition pour deux raisons : il conduisait les chevaux ailés que lui avait offerts Poséidon, ayant longtemps été son amant, et il avait persuadé Myrtilos, l'écuyer d'Œnomaos, de retirer un boulon du char de son maître. Pélops trahit ensuite Myrtilos en le noyant, pour éviter de payer le prix de sa traîtrise, soit la moitié du royaume de son maître et une nuit avec Hippodamie.
Atrée et son frère jumeau Thyeste assassinent leur demi-frère Chrysippe et sont chassés du royaume par Pélops. Ils peuvent prétendre au trône de Mycènes, le précédent roi étant mort sans descendant. Atrée fait le vœu de sacrifier son meilleur agneau à Artémis ; il découvre dans son troupeau un agneau doré qu'il offre néanmoins à sa femme Érope pour le dissimuler à la déesse. Erope l'offre à son tour à son amant, Thyeste, qui use d’une perfidie en proposant que celui qui posséderait l'agneau doré serait roi. Atrée persuadé d’en être encore possesseur accepte. Thyeste aurait récupéré le trône si Atrée n’avait été aidé d’Hermès…
Atrée apprend par la suite l'adultère de Thyeste et Érope et décide de se venger. La tragédie de Sénèque débute là…Atrée servira à Thyeste ses enfants à dîner. Et elle s’achève ici. L’histoire des atrides ne fait pourtant que commencer…
Un oracle annonce à Thyeste que s'il a un fils de sa propre fille Pélopia, ce fils tuera son frère. Thyeste engendre ce fils, dont le nom est Égisthe. A la naissance d'Égisthe, la mère abandonne son enfant, honteuse de cet inceste. Un berger découvre l'enfant, le donne à Atrée qui l'élève comme son fils. A l'âge adulte Égisthe découvre la vérité et tue Atrée. Ce dernier était le père également de des deux rois célèbres de la guerre de Troie, Ménélas, le mari d’Hélène qui fuira le lit conjugal en compagnie de Pâris, et Agamemnon qui sacrifiera sa fille Iphigénie pour prendre la mer et sera assassiné au retour par sa propre femme et son amant.

Le soleil va-t-il forcer le jour à marcher vers sa mort?

Où l’on retrouve Thomas Jolly
On connaît le goût du metteur en scène pour le spectaculaire et cette création pour la Cour d’Honneur n’en manque pas. L’exploitation du lieu est en effet admirable. Chaque pierre, ouverture et mur participe à la démesure qui se propage sur le plateau. L’hybris grecque explose en effets de lumière éclaboussants d’inventivité et de puissance sémantique, en effets spéciaux « divins » ( nuée de cendres, fleuve constellée de paillettes éblouissantes, étoile centrale qui fait jaillir la lumière divine, couronnes magiques qui étincellent dans l’obscurité…) en costumes fascinants, dans l’utilisation brillante de l’espace - les comédiens ne cessant d’évoluer sur l’ensemble de la scène et de multiplier les points de vue, se perchant parfois sur les deux éléments colossaux disposés sur le plateau-, dans la bande-son souvent tissée de suspense, dans l’énergie tonitruante des acteurs dont même les timbres des voix secouent nos estomacs sollicités pour ce banquet de cannibales effarant…
Thomas Jolly réussit tout à la fois à rendre hommage à la tradition théâtrale antique et la dépoussiérer d’un vent de modernité nécessaire. les tatouages sur les poitrines d'Atrée et de Thyeste évoquent les origines mycéniennes de la pièce et estampilent en même temps leur corps d'un caprice moderne. Lors du prologue, autour de la Furie gravitent des silhouettes dotées de masques aux atours romains avec leur expression unique terrifiante. Le choix d’un coryphée féminin, qui use de la puissance rageuse du rap et de la poésie du slam, pour commenter et interroger ce qui se déroule sur scène est délicieusement pertinente. Intrinsèquement moderne et viscéralement en osmose avec le rythme des vers polymétriques de Sénèque.
Thomas Jolly restitue avec une jupitérienne fluidité et intelligibilité l’essence de cette tragédie. D’ailleurs les dieux sont là, menaçants sans cesse de miracles - dont on rendra grâce à des techniciens d’une précision tirée au cordeau - ce palais témoin d’horreurs inimaginables. 

Athée souhaite être plus cruel que son frère. « Se venger, c’est répondre à un crime par un crime plus grand. » Thomas Jolly met en exergue cette gémellité malsaine où l’émulation bascule irrémédiablement dans la rivalité maladive. L’épisode IV, dernier volet de la pièce, confronte en un duellum terrible les deux frèresThyeste. Scène de reconnaissance morbide où le père découvre qu’il est un ogre, dans un jeu de miroirs terrifiant, superbement rendu dans la mise en scène, chacun se renvoie l’accusation de monstruosité. On les avait pourtant prévenus : « Faire du mal à son frère, même si c’est un mauvais frère, c’est attenter à l’humanité. » Les mots de Sénèque ( philosophe de l'école stoïcienne, dramaturge et homme d'État ) font sens : ce mythe est une leçon qu’il faudrait prendre soin d’entendre. Ne sommes-nous pas tous un peu cannibales? Nos actes n’ont-ils pas des conséquences pour les générations à venir? Thyeste accuse Atrée mais n’a-t-il pas sa responsabilité aussi dans la mort atroce de ses enfants? La pièce invite également à une réflexion sur le pouvoir et ses dérives. Thyeste souffre d’une paranoïa latente; Atrée est un mégalomane dont l’arbitraire s’aiguise avec le temps et la schizophrénie pourrait s’annoncer : « être acclamé pour ce qu’on n’est pas, voilà la vraie puissance. » 

La distribution de cette tragédie d’une violence gigantesque est à applaudir également : Eric Challier incarne le spectre de Tantale avec une énergie tonitruante. Thomas Jolly est un Atrée aux mains dorées et au costume jaune vif parsemé de papillons noirs d’un machiavélisme redoutable. Damien Avice offre un Thyeste d’une grande justesse ; sa métamorphose, de la rugosité bourrue et primitive des débuts au raffinement royal final, séduit autant qu’elle glace.  Emeline Fremont s’avère l’aède de la situation, jouant du beat et de l’émotion, pour chaque parenthèse au déroulement du drame. Annie Mercier incarne une Mégère convaincante qui annonce la fatalité criminelle de cette dynastie. Lama Regragui formule l’indicible avec une émotion croissante bien maîtrisée; ceinte d’abord de lumières spectrales et d’une obscurité qui laissent entendre que les mots seuls ont une puissance visuelle suffisante, elle raconte le sacrifice-sacrilège et l’hybris qui foudroie Atrée qui répond par la terreur aux menaces des dieux. Lorsque le récit s’achève sur l’évicération des victimes, la lumière crue qui inonde le plateau et les gradins secouent positivement le public. Ne t’endors pas, sur le plateau, combien d’yeux innocents te regardent et s’apprêtent à élever leur complainte?

Soleil, tu as laissé faire. En plein midi.

Pas besoin d’en dire davantage. L’invocation à cet astre complice dont le nom dans toutes les langues du monde vient baiser le mur d’arrière-scène évoque encore notre contemporanéité.

Et puis...c’est le banquet et cette image, aussi bouleversante qu’insupportable, de Thyeste à la bouche rougie du sang de sa progéniture. On assiste à l’impensable. Impuissants sur notre siège…et pourtant on pourrait se lever. Mais là, on est au théâtre, bien sûr. Le masque blanc terrible du rire du père ivre et qui ne sait pas encore. Thyeste et Atrée, seuls convives de ce banquet, sont ici frères de Dionysos par leurs atours…Bacchus, bien connu pour provoquer la folie.

Dieux du ciel, je vous congédie.

Comme toujours chez les grecs, la pire torture n’est pas celle dont l’histoire se souvient : pire que de mourir de soif devant une fontaine et que la faim dévorante, savoir que l’on est responsable des crimes que toute son engeance perpétra ferait même hurler d’horreur le maître des Enfers. Pire que de sentir « l’horreur enfermée dans (son) ventre) », vivre avec le fardeau d’en être responsable est une montagne sous laquelle l’on reste écrasé à vie. L’histoire des Atrides, comme celle des Labdacides ( famille d’Oedipe), se racontait dans l’Antiquité comme une invitation à ne pas provoquer les dieux par des actes impies. Décoder les mythes, c’était déjà comprendre l’actualité et s’inscrire dans la modernité. Cette dernière manifestant l’intemporalité des situations. Face à l’impossible réconciliation des frères condamnés à rester dans la nuit éternelle, Sénèque fait le rappel sombre d’une nature humaine sauvage et mauvaise - « Il n’y a pas de limite aux crimes des hommes » - et propose un compromis pour la paix : l’indulgence mutuelle. Sommes-nous plus sages que Thyeste et Atrée? 

Tu ne reconnais pas tes fils. / Je reconnais mon frère.



Une mise en scène qui a la puissance des cyclopes et dans laquelle l’hybris côtoie le génie !

Thyeste

Avec Damien Avice, Éric Challier, émeline Frémont, Thomas Jolly, Annie Mercier, Charline Porrone, Lamya Regragui, Charlotte Patel (violoncelle), Caroline Pauvert (alto), Emma Lee, Valentin Marinelli (violons)
Et la Maîtrise populaire de l'Opéra Comique et la Maîtrise de l'Opéra Grand Avignon

ThyesteTexte : Sénèque
Traduction : Florence Dupont
Mise en scène : Thomas Jolly
Collaboration artistique : Alexandre Dain
Scénographie : Thomas Jolly, Christèle Lefèbvre
Musique : Clément Mirguet
Lumière : Philippe Berthomé, Antoine Travert
Costumes : Sylvette Dequest
Maquillage : Élodie Mansuy
Assistanat à la mise en scène : Samy Zerrouki

Production :
Production : La Piccola Familia, Festival d'Avignon, Théâtre national de Strasbourg (TNS), La Comédie de Saint-étienne CDN
Coproduction : ExtraPôle Provence-Alpes-Côte d'Azur, La Villette (Paris), Théâtre de Caen, La Criée Théâtre national de Marseille, CDN de Normandie-Rouen, Théâtre de l'Archipel Scène nationale de Perpignan, Le Grand T théâtre de Loire-Atlantique, Célestins Théâtre de Lyon, anthéa théâtre d'Antibes, Le Liberté Scène nationale de Toulon
En partenariat avec l'Opéra Comique, l'Opéra Grand Avignon
Avec le soutien de la Région Normandie, du Département de Seine-Maritime et pour la 72e édition du Festival d'Avignon : Fondation SNCF, Spedidam
Avec l'aide des ateliers de construction du Grand T et des ateliers costumes du Théâtre national de Strasbourg
Avec la participation de Make Up Forever
Résidences : La FabricA du Festival d'Avignon, Théâtre national de Strasbourg, Comédie de Saint-étienne

© Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Dates et lieux des représentations: 

- Du 6 au 15 juillet 2018 - Création à la Cour d'Honneur du Palais des Papes - Festival d'Avignon
- Les 27 et 28 septembre 2018 au Théâtre de l'Archipel - Scène nationale de Perpignan
- Les 16, 17 et 18 octobre 2018 à la Comédie de Saint-Etienne - CDN
- Les 6,7 et 8 novembre 2018 à Le Quai - Angers
- Les 14, 15, 16, 17, 19, 20 novembre 2018 à Le Grand T - Théâtre de Loire-Atlantique
- Les 26, 27, 28 novembre et 1 décembre 2018 à La Villette -Paris
- Du 5 au 15 décembre 2018 au Théâtre National de Strasbourg
- Les 19 et 20 décembre 2018 au Théâtre des Salins - Martigues
- Les 25 et 26 janvier 2019 au Palais des beaux-arts à Charleroi
- Les 31 janvier et 1 février 2019 à La Coursive - La Rochelle
- Du 12 au 16 février 2019 au Théâtre des Célestins - Lyon
- Du 6 au 8 mars 2019 au Théâtre de Caen
- Les 15 et 16 mars 2019 à Anthea - Théâtre d'Antibes
- Les 22 et 23 mars 2019 à Le Liberté - Scéne Nationale de Toulon
- Les 28, 29, 30 mars 2019 à La Criée - Théâtre National de Marseille
- Les 3 et 4 avril 2019 au Théâtre Firmin Gémier  / La Piscine - Châtenay Malabry
- Les 24, 25, 26 et 28 avril 2019 au Théâtre du Nord - Lille