Chaâba, du bled au bidonville : un documentaire pertinent sur une histoire de la France oubliée

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : dimanche 29 mai 2016 18:27 Affichages : 4355

ChaabaPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Villeurbanne. Parc Naturel de la Freyssine. Un arbre fruitier demeure aujourd'hui le seul vestige du Châaba dont Bouzid Begag fut le premier habitant et le patriarche de la communauté qui y vécut.

1949. Bouzid Begag débarque en France avec l'espoir d'améliorer le quotidien de sa famille restée alors en Algérie, dans la région de Sétif. Il trouve un emploi dans une entreprise de travaux publics et, aidé par LR Perriguey, son chef de chantier, il fait l'acquisition d'une maisonnette en bois et d'un terrain, avenue Monin. Dès 1954, sa famille ainsi que celle de son frère Saïd le rejoignent ; d'autres familles venues du bled suivent. Pleins d'espoir, ces nouveaux immigrés découvrent un pays en pleine crise du logement et....se voient obligés de créer un bidonville, constitué de cabanes de bois et de tôle : le Chaâba vient de naître. Ce Chaâba dont Azouz Begag avait raconté l'histoire, à sa manière, dans le roman autobiographique "Le Gone du Chaâba" , paru aux Editions du Seuil en 1986. 25 familles, en tout, ont vécu dans ce bidonville jusqu'en 1967 où le gouvernement français, dans une volonté de résorber l'habitat insalubre, les relogera en HLM. Wahid Chaib et Laurent Benitah, artistes du groupe de rock aux saveurs orientales Zen zila, ont eu la brillante idée de donner la parole à ceux qui sont encore là pour se rappeler de cette histoire de la France oubliée. Ce "Chaâba, du bled au bidonville" est une histoire de partage, de solidarité et de respect, riche en émotions. S'y déroulent des portraits d'êtres d'une grande beauté que la caméra a su mettre en valeur : leur regard, leur sourire, leur goût de vivre et leur bonhomie réchauffent l'âme et donnent une leçon universelle de tolérance et de courage. Il s'agit ici d'une histoire de l'immigration algérienne mais sa résonance dépasse cette communauté. Les réalisateurs de ce documentaire intelligent en ont fait une véritable réflexion sur l'immigration et ses difficultés mais aussi ses joies et ses réussites. Wahid Chaib a précisé, lors de la projection du film au diagonal montpelliérain dans le cadre du Festival Arabesques, l'importance de la transmission et de la mémoire : " Une grande majorité des gens ne connaissent pas leur histoire" . Comment construire l'avenir si l'on ne sait rien de ses racines?
Dans ce documentaire, l'on entend les anecdotes ( parfois drôles - et toujours émouvantes) de cette première génération d'immigrés. Le témoignage d'Azouz Begag, homme politique, écrivain, diplomate et chercheur, n'en est pas l'un des moindres atouts. Ce dernier nous y remémore notamment le rôle qu'a joué l'école pour cette première génération d'immigrés, la foi qu'elle avait en elle. " Quand je vois un enfant de six ou sept ans ouvrir un livre, je sais qu'il est sauvé.", poursuit-il.
De Louise Billotet, la voisine et "deuxième chef de la communauté", à Georgette Gattari, l'institutrice bienveillante, du témoignage de Christian Delorme (prêtre français de l'archidiocèse de Lyon, très impliqué dans le dialogue inter-religieux, et initiateur de la marche de l'égalité et contre le racisme) à ceux de Zohra Malika Chaïb, Laid Sébaoui, Messaouda Begag, Aïcha Sahli, Mohamed Ouaret, Kadra Sébaoui, Ouhmani Kouachi et Sarahoui Kouachi, chaque présence vivante ou commémorative rappelent davantage à quel point notre société contemporaine oublie aujourd'hui de "remettre l'humain au centre des choses". Si la guerre d'Algérie a fragilisé les liens entre les autochtones français et les Français musulmans d'Algérie (FMA) d'alors, si la crise économique a fait des immigrés algériens un bouc émissaire idéal, l'on ne sent pas dans ce reportage d'animosité de la part de ceux qui témoignent. Au contraire, un formidable message d'optimisme et de volonté de vivre ensemble se perçoit. Tout en restant objectif et sans parti pris.
Un mot enfin sur la bande-son aux consonances nostalgiques mélodieuses, la pertinence des angles de vue d'une caméra sensible et l'émotion que procurent les vidéos et photos d'archives montrées où le lecteur prend plaisir à reconnaître les visages des protagonistes de cette histoire humaine singulière.
Pour conclure? les mots de Wahid Chaib encore, doublement impliqué dans ce documentaire puisqu'il en est à la fois l'un des créateurs et le petit-fils de Bouzid Begag :" A travers ces témoignages, je voulais laisser transpirer la contradiction car nous ne sommes que contradictions." Un documentaire qui gagnerait à être largement diffusé, notamment dans les établissements scolaires, pour rappeler que les terreaux les plus généreux et fructifiants de l'humanité sont souvent ceux qui ont les compositions les plus diversifiées...Bravo Wahid Chaib et Laurent Benitah !

Chaâba, du bled au bidonville

Type : Documentaire
Durée : 52 min
Réalisateur : Wahid Chaib et Laurent Benitah
Producteurs : Yves Billon
Co-production : 2 RIVES TV France Télévision
Distribution : Zaradoc

Festival Arabesques


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