Le traître : un film remarquable sur la Mafia sicilienne et le Maxi-Procès qui condamna 360 de ses « soldats »

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mardi 29 octobre 2019 08:48 Affichages : 537

le traîtrePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/A l’occasion de la projection en avant-première du film « Le traître » au cinéma Diagonal de Montpellier, Leoluca Orlando, maire de Palerme, le président méditerranéen du 41e Cinemed, s’est exprimé via une séquence filmée projetée à propos de ce film dont il a vécu les évènements relatés de très près. Il a souligné l'importance des témoignages des repentis et rendu hommage au juge Falcone : tous ont permis de porter un coup majeur à la Mafia sicilienne. Pour lui, l'histoire de Tommaso Buscetta, c’est celle d’un « mafieux qui a a attaqué d’autres mafieux au nom de valeurs ». Le film reprend en effet cette idée de "repentis" qui ne se reconnaissent plus dans les valeurs d'origine de la Casa Nostra auxquelles ils avaient adhéré. Evolution d'une organisation s'expliquant notamment par le changement de nature des produits trafiqués et transités, la cigarette et l'alcool ont fait place à des drogues dures...et l'enrichissement plus rapide des trafiquants a dégradé les "valeurs" de cette "famille". Marco Bellocchio ne souhaitait pas faire un film qui donne une image de caids héroïques aux mafiosis; si sa fiction suit la trajectoire de Tommaso Buscetta qui a contribué à faire tomber 360 membres de la Mafia, sa caméra ne cesse de rappeler par des effets de narrativité la nature criminelle également du personnage. La scène finale étant de ce point de vue d'une grande pertinence! 

Début des années 1980. Les parrains de la Mafia sicilienne s’opposent dans une guerre d'une extrême violence. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant qu’il coule des jours heureux à Rio de Janeiro, les règlements de comptes s'enchaînent en Italie et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l'histoire de la mafia : révéler au juge Falcone tous les secrets de cette association de malfaiteurs aux valeurs desquelles il ne se reconnaît plus et trahir le serment fait à Cosa Nostra.

Je ne suis pas un repenti. Juste un homme d’honneur prêt à payer ma dette envers la justice.

le traitreMarco Bellocchio signe un film fascinant sur la Mafia sicilienne où le protagoniste principal, Tommaso Buscetta, gagne peu à peu notre sympathie sans toutefois être réhabilité de son passé assassin. Si le sang gicle beaucoup, le propos, grâce à un montage remarquable et à un habile travail sur les flashbacks, s’amuse tout autant avec l’imagerie mythique associée à la mafia qu’elle la condamne fermement et le génie de cette réalisation tient dans cette alternance constante entre des scènes d’une insoutenable violence et des minutes d’une drôlerie jubilatoire où s’enchaînent les répliques désopilantes et les comiques de caractères et de situations.

La bande-son emporte, les acteurs transportent par la conviction et la puissance de leur jeu. La qualité de la photographie est indéniable et le choix des cadrages et des nombreuses plongées et contre-plongées fort pertinent; les montages avec des séquences filmées d’époque et les effets spéciaux donnent davantage encore de suspense à cette « enquête ». Marco Bellocchio réussit à nous conter cet épisode marquant de l’histoire de l’Italie en restituant à la fois toute la spécificité intrinsèque d’une organisation et celle d’un pays à la théâtralité naturelle. Les dialogues sont brillamment écrits ; chaque situation intelligemment amenée…et, des anecdotes du Maxi-Procès de Palerme ( l’un des accusés se coud littéralement la bouche pour signifier son refus de parler ; les prévenus sont enfermés par groupe dans des cages et se livrent à des comportements perturbateurs et inquiétants) aux nombreux entretiens entre le juge Alfonso Giordano et Tommaso Buscetta, des souvenirs du passé du repenti aux cauchemars qui ne cessent de l’assaillir, ce film relate avec intérêt un évènement judiciaire majeur et dresse le portrait fascinant d’un homme poursuivi par le remords, les manquements et les contradictions. 

Il faut voir ce long-métrage ( et - évidemment! - n'envisagez même pas de le voir en version française, vous y perdriez tout le pouvoir évocateur de la langue italienne!). Derrière les lunettes teintées du repenti, une foule d'images se presse. Celle de Buscetta, celle du public dans la salle. La Fête de la Sainte-Rosalie où l’hypocrisie des sourires est de bon ton sous les feux d’artifice d’une opulence ostentatoire. Les plongées merveilleuses dans la baie de Rio de Janeiro illuminée. Le théâtre du Maxi-Procès, bunker où se joue une comédie sinistre interprétée par un choeur de « fous », des juges à la patience méritoire et des repentis dans des tours de verre blindé. Une poignée de main, une oreille mordue jusqu’au sang, une main sauvagement coupée, une mise en bière fantasmée, un vélo dans un couloir, un président en jarretières, une bombe qui répond définitivement à une question laissée en suspens, un plan d’ensemble sur des prisonniers dans leurs cellules. Des monstres aux visages ordinaires. 

Le traître
Date de sortie :30 octobre 2019
Durée : 2h 31min
Réalisateur : Marco Bellocchio
Avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane, Luigi Lo Cascio, Fausto Russo Alesi, Nicola Cali, Giovanni Calcagno, Bruno Cariello, Alberto Storti, Vincenzo Pirrotta, Goffredo Bruno, Gabriele Cicirello, Paride Cicirello, Alessio Pratico, Elias Schilton, Piergiorgio Bellochio, Rosario Palazzolo, Antonio Orlando, Ada Nistico, Federica Butera, Ludovico Caldarera, Filippo Parisi…

Découvert en avant-première le samedi 26 octobre 2019 au Cinéma Diagonal - Montpellier ( 34) dans le cadre du Festival Cinemed

C’est la haute saison.